‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 127 sur 257 · LES AMIS DE SAINT-BRIELC · texte numérisé non relu

LES AMIS DE SAINT-BRIELC

sont-elles pas de mon côté ? Et, en supposant que j'eusse été assez heureux pour faire quelque chose pour vous, n'en suis-je pas cent fois trop payé par les preuves d'amitié que vous m'avez données (1 )? »

Quant à M. de Saint-Luc, c'était un homme de bonnes manières et un littérateur aimable plutôt qu'un habile administrateur ; mais il était tout dévoué aux intérêts religieux et à la personne du grand vicaire. Lorsqu'en 1822 il dut quitter Saint-Brieuc, M. de la Mennais, alors sans fonctions, lui fit les plus touchants adieux. « Mon frère partit hier en hâte, écrivait alors Féli, pour voir son préfet, qui a dû partir lui-même la nuit dernière. Son déplacement est pour mon frère un véritable malheur, car ils s'entendaient à merveille, et il y avait entre eux autant de confiance que d'attachement. Il est triste, dans sa position, d'être privé d'un pareil appui; mais qu'y faire? Deiis providebit (2). »

M. de la Mennais voyait aussi de temps en temps une femme intelligente et pieuse, M^'^ Le Loutre, directrice de la poste, et en relations fréquentes avec le monde des fonctionnaires. Elle mit, pendant de longues années, au service du grand vicaire un dévouement et un savoirfaire au-dessus de tout éloge.

Mais, de toutes ces visites, aucune n'apportait autant de joie au cœur de l'abbé Jean que celle de son frère Féli.

L'écrivain paraissait réconcilié avec son sacerdoce ;

(1) Lettre inédite . — Arcliives des Frères

(2) Voir notre volume : Un Lamennais inconnu, etc., page 12^. — Ce n'étaient pas seulement les préfets qui favorisaient à Saint-Brieuc les entreprises de M. de la Mennais : « Notre conseil général de département vient de terminer sa session, écrivait-il un jour à M. Querret. 11 nous a bien et très bien traités. Je ne sais si vos messieurs de Rennes auront montré des sentiments aussi généreux envers le clergé. Ce pays-ci' n'est pas si mauvais qu'on se plaît à le répandre. 11 ne s'agit que de savoir se l'aire aimer pour obtenir tout ce qu'on veut. » — Extrait d'une lettre inédite, 12 juin 1816. — Archives des Frères.

en tout cas, après la triste lettre que nous avons rappelée, il ne lui vint plus à la pensée de reprocher à Jean son entrée dans les ordres.

Le premier volume de l'Essai sur r indifférence l'avait rendu subitement illustre. Du jour au lendemain, il était devenu le prêtre le plus en vue de l'Eglise de France. Mais cette célébrité ne diminuait en rien la cordialité de ses rapports avec son frère. Bien plus, il continuait de réclamer en tout sa direction.

S'il prépare une seconde édition de son chef-d'œuvre, il exige que Jean lui adresse ses observations, afin d'en tenir compte pour la rédaction nouvelle (1). Si, fatigué des pertes de temps que lui imposent ses courses à Paris, il se décide à acheter un cabriolet, il faut que son Mentor le choisisse, ou du moins lui donne son avis sur la forme de la voiture et le prix qu'il convient d'y mettre. Il reste en tout, vis-à-vis de son aine, le néophyte, le disciple obéissant d'autrefois.

De son côté, l'abbé Jean jouit de la gloire fraternelle. Lui qui s'est tant effrayé des soubresauts de cette nature altière, il éprouve, à voir Féli défenseur attitré du catholicisme, une allégresse débordante et comme un saint orgueil : « Féli vous a envoyé son Essaie écrit-il à l'abbé Brute : livre excellent, admirable, qui fmit toutes nos controverses avec les philosophes, comme les ouvrages de Bossuet avaient fini celles de son temps. C'est un coup de massue donné d'un bras vigoureux sur la tète de nos sages; aussi frémissent-ils de colère et jettent-ils de beaux cris. Quoi qu'il en soit, la première édition est vendue ; la seconde le sera bientôt ; il semble que cette malheureuse France, qu'on croyait perdue sans retour, soit affamée de religion (2). »

(1) Jean lui adressa, en effet, quelques observations qu'il mit à profil. Il lui écrivait, le 1" mars 1818 : « J'ai retranché la maxime cfui te déplaît, page 43, et la déesse Raison, page 9. » — A. Blaize, Œuvres inédil es, t. 1. page 340.

(2) Lettres inédites, etc., à Mgr Brute, p. 142. — L'abbé Jean écrivait dans le même sens à M. Querret : « Je vous avais bien dit que, lorsque vous auriez lu \ Essai, les éloges que vous en avez faits vous sembleraient

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