‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 130 sur 257 · LES FILLES DE LA PROVIDENCE DE SAINT-BRIEUC · texte numérisé non relu

LES FILLES DE LA PROVIDENCE DE SAINT-BRIEUC

Les écoles de filles ne manquaient pas, sous Tancien régime, dans le diocèse de Saint-Brieuc. Ursulines, Sœurs de la Charité du Refuge, Sœurs de la Sagesse, Filles du Saint-Esprit, dirigeaient des pensionnats dans les villes. Dans les campagnes, d'humbles institutrices appelées x( Bonnes Sœurs » tenaient des écoles oii elles enseignaient au moins le catéchisme et la lecture (1).

M. de la Mennais venait de relever quelques-unes de ces écoles. Grâce à lui, les principaux centres de la région possédaient, comme autrefois, leur pensionnat pour les jeunes personnes de la classe aisée. Mais pour les petites filles pauvres, rien n'était fait encore.

A Saint-Brieuc, en particulier, le grand vicaire ne pouvait sortir sans rencontrer de misérables troupeaux d'enfants déguenillées, que le vice guettait peut-être au détour des rues. Ce spectacle le navrait. Mais comment sauver ces enfants? Les anciennes Ursulines de Saint- Brieuc n'étaient pas, comme ailleurs, restées dans le pays. La plupart étaient mortes. Impossible de tenter une restauration comme à Dinan, Lamballe ou Lannion.

(1) M, de la Mennais Taffirme dans un rapport adressé au ministre, le •10 novembre 1837. Consulter aussi : L'instruction du peuple en Bretar/ne, avant la Révolution de Î7S9, par l'abbé R. Le Mée.

ORIGINES DE LA PROVIDEXGE DE S^-BRIEUG 293

Les Dames du Refuge, établies dans l'ancienne maison des Filles de la Croix, se bornaient à recevoir des pénitentes et des pensionnaires; elles n'avaient pas de classesd'externes (1). Pendant que M. de la Mennàis songeait à soulager ces misères, la même pensée de zèle hantait, à son insu, quelques pieuses filles de Saint-Brieuc.

La plus en vue était IVr'^ Marie-Anne Cartel. C'était une âme d'élite. Entravée longtemps dans son goût pour les bonnes œuvres par l'affection un peu étroite d'une sœur aînée, elle venait de recouvrer une certaine liberté d'action, grâce à une maladie qui lui avait fait prescrire l'exercice et le grand air.

Une pieuse paroissienne de la cathédrale, M'^'' Corbion,. se distinguait alors par la pratique empressée des œuvres de miséricorde. M"^' Cartel l'accompagna tout d'abord dans^ ses courses charitables. Ensemble, elles se mirent à visiter les prisonniers et à catéchiser les enfants des rues.

M^'^ Corbion mourut bientôt, mais sa compagne ne resta point seule. Une jeune fille attirée, comme M^^*^ Cartel, v^rs les œuvres de charité, M^^^ Fanny Chaplain, lui prêtait depuis quelque temps un concours dévoué. Sentant que Dieu leur demandait plus qu'elles n'avaient fait encore, toutes deux s'appliquaient, avec grande humilité et prudence, à connaître sa volonté. Chaque fois qu'en allant visiter les pauvres, elles passaient devant quelque église : « Entrons, disait M^^^ Cartel; allons demander à Dieu ce qu'il veut que nous fassions pour son service. »

La réponse de Dieu ne se fit pas attendre. Lorsque, en 1816, après la mission de Saint-Brieuc, M. de la Mennais établit une congrégation de jeunes filles, W^'^ Cartel en fut élue présidente. M"^ Chaplain compta naturellement parmi les plus ferventes associées.

(1) Le patronage du Refuge s'occupait bien des jeunes filles du peuple (voir plus haut, p. 190), mais il ne les recevait pas dès le bas âge.

Bientôt une pieuse fille, déjà parvenue à Tâge mûr, M^^*^ Marie Gonan, vint se mettre en tiers dans leurs projets charitables. Libre de sa personne et de ses actes, elle entretenait depuis longtemps M. Ghantrel, son confesseur, du désir qu'elle avait d'entrer en communauté. Gomme s'il eût eu l'intuition de l'avenir, l'ancien supérieur du séminaire lui dit un jour : « Vous êtes destinée à l'instruction des enfants. Vous ferez partie d'une petite société qui se formera sur le modèle des premiers chrétiens. Vos fonctions ressembleront à celles des diaconesses de la primitive Eglise. Vous aurez une règle tirée de plusieurs règles, et adaptée à votre institut. »

Forte de cette assurance, elle alla rejoindre M^^^^ Gartei et Ghaplain, comme si elle eût vu dans ces deux servantes des pauvres le noyau de la « petite société » que lui désignait le vieux prêtre.

Une quatrième recrue vint bientôt grossir l'humble phalange. M^^*" Julie Bagot désirait fonder un établissement en faveur des orphelines. Son dessein était de n'y admettre que des enfants absolument abandonnées, afin d'être tout à fait libre de les former selon ses vues. Elle voulait en faire plus tard une espèce d'association religieuse, destinée à instruire les enfants pauvres des campagnes.

Elle communiqua son projet à M*^*^ Cartel, qu'aucune bonne œuvre ne laissait indifférente. Il fut pleinement approuvé. Mais comme M^^'' Bagot et M^^^ Gartei ne pouvaient fournir par elles-mêmes aux frais d'un pareil établissement, elles résolurent d'y intéresser toute la « congrégation des Demoiselles ». M"^ Gartei choisit d'abord quatre petites filles bretonnes, que leur extrême misère et leur total abandon recommandaient seuls à la charité de ses compagnes. Malheureusement elles n'étaient pas de la ville, et, pour ce motif, malgré les instances de leur bienfaitrice, elles se virent refuser les secours de la congrégation.

M. de la Mennais, mis au courant du débat, n'hésita pas à payer lui-même les frais de leur pension. On leur adjoignit bientôt quatre jeunes filles de quinze à dix-

ORIGINES DE LA PROVIDENCE DE St-DRIEUG 295

huit ans en danger de séduction, que la congrégation consentit à entretenir, et l'orphelinat fut fondé.

M*'^ Cartel et M"*" Ghaplain étaient souvent retenues par des devoirs de famille. Seule M"^ Bagot pouvait consacrer tous ses instants à la nouvelle œuvre. Les huit orphelines lui turent spécialement confiées.

Cependant le zèle de M'^'^ Cartel ne se limitait pas volontiers à ces quelques enfants. Son rêve était de sauver de l'ignorance et du vice cette foule de petites filles indigentes qui vagabondaient dans les carrefours. Les quatre associées convinrent donc que l'on recevrait toutes les enfants qui voudraient apprendre le catéchisme et se préparer à la première communion. Il en vint une trentaine, dont quelques-unes désireuses de se former au travail manuel.

Les Frères n'étaient pas encore arrivés à Saint-Brieuc, et M. de la Mennais ne savait comment donner l'instruction religieuse aux jeunes garçons de la classe pauvre. Il pria M^^^ Cartel et ses compagnes de venir à son aide. Quatre-vingts petits garçons furent réunis. On leur apprenait le catéchisme dans la soirée, après Lavoir enseigné, le matin, aux petites filles.

Donner le pain de l'âme à cette jeunesse, c'était bien; mais elle ne s'en contentait pas. La petite troupe arrivait souvent l'estomac vide, et c'est une mauvaise disposition pour apprendre. D'autre part, les quatre associées étaient sans fortune. Comment nourrir tant de bouches affamées? L'établissement n'avait d'autres ressources que le produit des travaux d'aiguille exécutés par les jeunes filles les plus avancées. On trouva moyen, avec cette minime rétribution, de fournir à tous, chaque jour, le déjeûner et le goûter. Les choses allèrent de ce train une année entière.

Malgré tout, on obtenait difficilement l'assiduité. M'^^ Cartel pensa que le meilleur moyen d'attirer régulièrement sa turbulente clientèle était de lui apprendre à lire. M. de la Mennais goûta fort cette idée. De fait, à peine eut-on établi régulièrement des classes de lecture, que le nombre des élèves s'accrut notablement.

Mais les pauvres institutrices étaient incapables de

suffire à la tâche. M^^^^ Cartel et Ghaplain n'étant pas libres de leur temps, M^'*' Bagot et M*^'' Gonan furent vite débordées. On eut alors recours au zèle de quelques ferventes congréganistes, et douze se présentèrent pour aider les directrices de l'œuvre.

De ce fait, l'établissement prenait un caractère que n'avait ni prévu, ni voulu M''^' Bagot. Uniquement préoccupée de la société religieuse qu'elle voulait fonder pour l'instruction des campagnes* elle fit observer à JNF'^ Cartel que la maison avait été ouverte dans l'unique but de recevoir des orphelines, que les externes absorbaient les ressources destinées à Fœuvre primitive, et qu'ainsi iJ fallait songer à les renvoyer.

M^'*^ Cartel, tout en admettant l'idée d'une œuvre d'orphelines, n'avait jamais voulu fermer sa bourse aux autres enfants pauvres, dont les besoins n'étaient pas moins pressants. Il y avait eu malentendu, et l'explication qui eut lieu entre les deux amies n'arrangea rien. C'était l'épreuve, qu'un jour ou l'autre Dieu réserve à ses bons serviteurs.

— « C'est mon établissement qui a été approuvé par l'autorité ecclésiastique, disaitM^^^ Bagot; le vôtre n'est pas né viable; il faut abandonner un projet qui n'a aucune chance d'aboutir. » — Et elle reprochait à M"^ Cartel ce qu'elle appelait sa défection.

Très douce, très modeste, très défiante d'elle-même, celle-ci osait à peine répondre au reproche d'entêtement qu'on lui adressait de tous côtés. Le désaveu du prêtre qui dirigeait la « congrégation des Demoiselles » lui fut sensible entre tous. Plus d'une fois il lui parla de la manière la plus mortifiante. Cependant, forte des encouragements discrets de M. de la Mennais, elle travaillait sans relâche h ce qu'elle croyait toujours l'œuvre de Dieu.

Un peu déconcertée par sa persévérance tranquille, M^^"" Bagot aborde un jour ]\r^^ Conan, qui adoptait les vues de M"^ Cartel.

— « Il faut, lui dit-elle, que nous sachions ce que pense de nous et de nos projets M, de la Mennais. Voulez-vous m'accompagner? » '

L'ÉCOLE DE LA RLE FARDEL 297

Et elle l'entraîne chez le grand vicaire. Mis en demeure d'approuver l'un ou l'autre établissement, celui-ci trancha le différend d'une manière inattendue :

— « C'est bien simple, dit-il en riant, je les approuve tous les deux. »

Il n'y avait plus qu'à se séparer. M'^'' Bagot quitta ses compagnes sans la moindre amertume, et alla installer ses petites orphelines dans l'ancien évôché, où elle continua seule son œuvre, avec un courage que n'abattirent jamais les difficultés. Elle donna à sa maison le nom de Providence, que les quatre associées avaient adopté tout d'abord, et que M^**^ Cartel conserva aussi à son établissement.

Le berceau de l'œuvre des écoles avait été une pauvre chambre de la rue de la Grenouillère. Mais ce local était depuis longtemps insuffisant, et il le resta, môme après le départ de M'^^ Bagot et de ses orphelines.

Au mois d'octobre 1818, devant l'affluence des petites écolières, on résolut de quitter ce réduit, et on loua quelques pièces dans la rue Fardel, sans savoir comment on pourrait les payer. Il ne fallait plus compter sur les secours de la « congrégation des Demoiselles ». Persuadé que ces essais n'avaient pas d'avenir, le directeur avait fait abandonner à la charge de leurs fondatrices les deux établissements récemment ouverts.

M"*' Conan fit part de son embarras à M. Chantrel, qui répondit sans hésiter : « Allez trouver M. Sébert : il vous donnera ce dont vous avez besoin. »

M. Sébert était un riche négociant, aussi connu par sa loyauté en affaires que par sa rare piété. Il donnait à pleines mains pour toutes les bonnes œuvres; mais il cachait ses aumônes avec autant de soin que d'autres en mettent à les divulguer.

M^'*' Cartel se présenta chez lui. Il écouta sa requête, et lui dit avec quelque brusquerie : « Ce n'est pas mon affaire, adressez-vous à M. de la Mennais. »

Elle alla donc raconter tristement sa mésaventure au grand vicaire; mais M. Sébert avait pris les devants, et Fabbé Jean remit en souriant à la solliciteuse une abondante aumône.

M. de la Mennais songea dès lors à organiser en communauté ce petit groupe d'âmes ferventes.

M^^^^ Gonan et Ghaplain avaient depuis longtemps le désir de se faire religieuses. Retenue par des devoirs domestiques, M^^^ Cartel caressait le même projet, et l'avait communiqué à ses compagnes.

Lorsqu'il vit l'œuvre des écoles soutenue par la sympathie de toute la ville, M. de la Mennais n'hésita pas à leur conseiller, malgré leur petit nombre, de se lier par une première promesse.

La nuit de Noël de l'an 1818, les trois amies se réunirent secrètement dans la chapelle de Notre-Dame-du-Refuge. Elles y récitèrent en commun un acte de donation d'ellesmêmes qui préludait à leur consécration religieuse (1). Cet acte fut signé, le 31 décembre suivant, par les trois associées, auxquelles venait de se joindre une nouvelle aspirante. M"'' Esther Reauchemin. On élut comme supérieure M^^*^ Gonan, qui, plus libre que ses compagnes du côté de la famille, pouvait, mieux qu'une autre, diriger la nouvelle fondation. Elle accepta ce titre, que lui imposaient les circonstances, mais avec le secret espoir

(1) En voici le texte :

« En présence de la très sainte Trinité, de notre bonne Mère, de saint Ignace, notre patron («\ et de nos saints Anges,

Nous protestons, avec le secours de la grâce, sans lacfuelle nous reconnaissons que nous ne pouvons rien de bien, nous protestons que désormais nous ne voulons plus rien penser, ni rien dire que ce qui est pour la plus grande gloire de Dieu ; nous désavouons pour à présent et pour toujours toute intention d'amour-propre; nous désirons servir Dieu uniquement et de tout notre cœur.

Dieu seul dans notre esprit, Dieu seul dans notre cœur.

Dieu seul dans toutes nos actions pour à présent et pour jamais. A la plus grande gloire de Dieu! »

A Saint-Brieuc, le 31 décembre 1818.

Fanny Ghaplain, Marie Gonan, Marie- Anne Cartel, Esther Beauchemin.

(a) On reconnaît ici l'influence du P. de Clorivicre, de la Compag-nie de Jésus, fondateur de la Société du Cœur de Mai-ie.

Page 1