‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 140 sur 257 · LES TROIS PROTÉGÉS DE M. TRESVAUX · texte numérisé non relu

LES TROIS PROTÉGÉS DE M. TRESVAUX

Accueillis à bras ouverts dans le modeste logis de la rue Saint-Gilles, ils se mirent immédiatement aux ordres du grand v'icaire. Il fallait d'abord les instruire. L'abbé Jean trouva moyen de s^y employer lui-même.

L'arrivée des Frères fut pour lui un soulagement, mais il se garda bien de renvoyer ses apprentis maîtres, prévoyant qu'à bref délai, ils seraient pour les fils de M. de la Salle des aides indispensables. Ceux-ci les voyaient sans déplaisir; bien plus, ils eurent à cœur de contribuer, dès la première heure, à la formation de leurs futurs auxiliaires. Chaque jour, un Frère des Ecoles chrétiennes préleva sur ses rares loisirs quelques demi-heures pour leur donner des leçons d'écriture, d'orthographe et de calcul.

Commensaux de l'abbé Jean, les jeunes Bretons apprenaient le français en conversant avec lui. Bientôt l'un des trois mourut, un autre se retira, et, un instant, toutes les espérances de l'œuvre que préparait la Providence reposèrent sur un jeune paysan nommé Yves Le Fichand, originaire de la Roche-Derrien. En face d'un avenir si incertain, le grand vicaire ne recula pas. Il garda son unique postulant, et, l'année suivante, l'arrivée de nouvelles recrues lui permettait de préciser ses projets.

En fait d'instruction, il fallait pour le moment, se contenter de peu, car deux cents enfants attendaient, dans la dangereuse promiscuité de la rue, les leçons de leurs futurs maîtres. Après quelques séances à l'école des Frères, les rudes gars bretons en surent assez pour enseigner à des bambins l'alphabet, les prières et le catéchisme.

11 ne pouvait être question d'installer la nouvelle école chrétienne dans la petite maison du vicaire capitulaire.

Or, il existe à Saint-Brieuc un lieu particulièrement vénérable. Dans des temps à demi enveloppés des ombres de la légende, un moine-évêque, chassé de l'Ecosse méridionale, avait abordé les côtes bretonnes. Les eaux limpides de la fontaine d'Orel l'avaient attiré, et, pour en prendre possession, il avait dressé sur ses bords un autel à Marie, dans un modeste oratoire construit de ses mains. Plus

tard, en souvenir du pontife qui avait béni le berceau de leurs aïeux, les Briochins élevèrent sur les ruines du sanctuaire primitif une gracieuse chapelle gothique. On l'appela Notre-Dame-de-la-Fontaine.

Successivement les Gordeliers, les Ursulines, les Bénédictins et les Filles de la Croix avaient abrité leurs familles monastiques à l'ombre de ces murs bénis. M. de la Mennais crut pouvoir occuper la place qu'ils avaient laissée vide. C'était mettre son œuvre sous la protection de la Vierge Marie et de saint Brieufc, comme il avait placé autrefois sous la garde de saint Aaron le jeune collège de Saint-Malo. Mis en demeure de lui venir en aide, la Madone et les vieux saints bretons ne pouvaient trahir sa confiance.

Il acheta, rue Notre-Dame, une vaste maison, vraisemblablement une dépendance de Fancien couvent, et s'y installa avec ses instituteurs improvisés. Dans la cour intérieure, il fit construire à la hâte deux ou trois classes. Les deux cents enfants qui vaguaient dans les carrefours les remplirent aussitôt.

Le grand vicaire était bien connu dans les campagnes voisines. Dès qu'on apprit qu'il venait d'ouvrir en ville de nouvelles écoles gratuites oii le catéchisme serait enseigné sous sa direction, tous les fermiers d'alentour lui envoyèrent leurs enfants. A son tour, le nouveau local devint trop étroit pour contenir le peuple d'écoliers qui accourait de tous les villages voisins. D'autre part, Fabbé de la Mennais remarqua vite que cette énorme aflluence de petits paysans abandonnés à eux-mêmes, hors le temps de la classe, dans les rues de Saint-Brieuc, n'était pas sans dangers. Ils s'y gâtaient au contact des enfants de la ville. Le grand vicaire jugea alors qu'il fallait revenir sur ses pas.

Au lieu d'attirer des élèves à la nouvelle école qu'il venait de fonder, il s'appliqua à en éloigner tous ceux dont la famille n'habitait pas Saint-Brieuc.

Mais comment replonger, de sang-froid, dans l'ignorance grossière tant de jeunes âmes qui étaient venues lui demander la parole de vie?

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