‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 142 sur 257 · JEUNESSE DE M. DESHA\ES · texte numérisé non relu

JEUNESSE DE M. DESHA\ES

quelques jeunes maîtres, et il venait de fonder plusieurs écoles dans les communes rurales du Morbihan.

Une telle coïncidence leur donna à réfléchir. Ils se séparèrent avec l'espoir de s'associer un jour.

L'auxiliaire que la Providence mettait ainsi sur le chemin de M. de la Mennais était vraiment digne de lui. Esquissons quelques traits de sa physionomie.

Né le 6 décembre 1767, au village de Beignon (Morbihan), Gabriel Deshayes descendait d'une famille où se transmettaient, depuis des siècles, la foi vive et les austères vertus. Son enfance s'écoula dans la lande, au milieu du troupeau de brebis qui formait la principale richesse d& son père. Dès lors, sa charité pour les pauvres attirait l'attention de ses parents, qui, tout heureux des largesses qui les privaient parfois de la moitié d'un repas, se disaient en souriant : « Ce que Gabriel donne aux pauvres par la porte nous rentre par la fenêtre. »

On le mit au collège. Si, à Saint-Méen, il ne brilla pas au premier rang, il acquit du moins les vertus solides q'ui ne distinguent point toujours les lauréats les plus applaudis. Une piété aimable et tendre, une étonnante rectitude de jugement, une rare perspicacité, avec cela une décision prompte, une volonté qui allait droit au but, telles sont les qualités que développa bientôt son éducation cléricale.

En 1792, il était diacre. Les séminaires venaient de se fermer, et les évoques étaient en fuite. Oii trouver Tonction sacerdotale? L'abbé Deshayes se rend à Saint-Malo, et^ accompagné de deux compatriotes, diacres comme lui, il va se poster sur le port, à Taffût d'une occasion propice pour passer en Angleterre. Un batelier, sur le point de lever Fancre, crie au hasard : « Qui veut s'embarquer? » Gabriel et ses deux amis sautent dans la barque. Où le Ilot les poussera-t-il? On cingle d'abord vers l'Angleterre; mais une tempête survient, et Celui qui commande à la mer les fait aborder à l'île de Jersey.

C'est là que s'était réfugié Mgr Le Mintier, le dernier évêque de Tréguier. L'abbé Deshayes reçoit de sa main

le caractère sacré, et, une fois prêtre, revient précipitamment en Bretagne.

Ce qui Fattend, c'est le dénuement, la persécution, peut-être le martyre. 11 le sait, et il aborde, la joie dans Fâme, ce dangereux apostolat. Pendant neuf ans, associé à cinq confrères qui ont juré, comme lui, d'assister les mourants au péril de leur vie, il met son zèle au service des fidèles, dans le vaste périmètre de douze paroisses . Couvert de vêtements d'emprunt, transformé tour à tour en valet de ferme, en meunier, en bourgeois, en gendarme de contrebande, il dépiste les patrouilles et porte à qui les réclame les consolations de la foi. Reconnu, malgré tout, de temps à autre, et serré de près par les bandes jacobines, il ne doit son salut qu'à l'audace de ses tentatives et de ses démarches. Voici une de ses aventures.

Un jour, après ses courses ordinaires, il se présente, en compagnie d'un confrère, nommé M. Georges (1), dans un château où il est attendu. Les deux prêtres sont épuisés de fatigue et de faim. Ils entrent, et, par prudence, on les fait monter au premier étage, oii ils trouvent un repas servi. A peine sont-ils à table, qu'une servante qui faisait le guet se précipite dans la pièce, et s'écrie : « Les bleus à pleine cour! » Ils étaient vendus.

M. Georges tremblait de tous ses membres. Heureusement l'abbé Deshayes se possédait mieux. 11 dit tout bas à son compagnon : « Cette fenêtre donne sur le jardin : élançons-nous. » Voyant qu'il n'osait, l'abbé Deshayes le saisit dans ses bras, le laisse tomber sur le sol à demi étourdi, et enjambe à son tour la fenêtre : « Silence! commande-t-il ; il y a au fond du jardin une douve large et profonde; je vais vous ensevelir dans les broussailles qui la bordent; moi, je la franchirai. »

Il saisit de nouveau son confrère, le jette dans le hallier à l'endroit le plus épais, et d'un bond franchit la douve.. A peine était-il raffermi sur ses pieds, qu'il aperçoit à

(r M. Georges était un des cinq prêtres associés au périlleux apostolat de M. Deshayes. Il devint plus tard curé de Saint-Servan et entretint de cordiales relations avec M. de la Mennais.

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