M. DESHAYES SOUS LA TERREUR
une faible distance, séparés de lui par un mur assez bas, six bleus armés de leurs fusils, prêts à tirer. Que faire? Rentrer dans le jardin? Il était rempli de soldats. C'était se livrer à la mort : il valait mieux la braver. Trois fois le cri : Halte là! se fait entendre, et l'intrépide missionnaire le distingue très bien; mais il n'en continue pas moins de fuir à toutes jambes. A l'instant douze coups de fusils partent à la fois et douze balles sifflent à ses oreilles; mais grâce à Dieu, aucune ne l'atteint. Ses ennemis n'en deviennent que plus furieux, et se précipitent sur ses pas sans se donner le temps de recharger leurs armes.
Malgré son jeûne, l'imminence du danger avait triplé sa vitesse. Il ne tarda pas à être en avance d'un quart de lieue, et, pour surcroit d'avantage,' arriva sur le bord d'une petite rivière qu'il traversa, ayant de l'eau jusqu'à mi-corps. Le détachement fut moins hardi; il prit son temps pour chercher un passage, et l'abbé en profita pour se perdre dans une vaste lande où il aperçut un paysan qui coupait de la bruyère. Il était auprès de lui avant que là troupe reparût.
Le villageois, que l'abbé Deshayes connaissait, était un brave homme. D'une main, le fuyard lui enlève son bonnet rouge, et s'en couvre la tête : de l'autre, il saisit la serpe du paysan et lui dit : « Cours chercher de la galette et du cidre : les bleus me poursuivent et je meurs de faim. »
Le fermier partit à l'instant, et Tabbé, penché sur la bruyère, se mit à la besogne. Les républicains aperçurent de loin l'ouvrier coiffé du bonnet rouge et, dès qu'ils purent se faire entendre, lui demandèrent s'il n'avait pas vu quelqu'un fuir, et dans quelle direction. Il leur désigna du geste et de la voix une piste opposée au lieu où il se trouvait et à la maison du paysan. Les bleus se mirent à courir dans la direction indiquée, et disparurent; au même instant, le fermier revenait chargé de plusieurs galettes et d'une cruche de cidre. L'abbé était sauvé.
Dans l'intervalle de ses courses apostoliques, M. Deshayes se cachait dans un recoin d'une cabane dont le reste était rempli de paille.
Confiné dans un espace de deux mètres et demi de large, qui n'avait d'ouverture que par le haut, il passait de longues heures dans ce carcere duro, sans autre compagnon que son bréviaire. A un signal convenu, une ficelle descendait doucement, tantôt de la galette de Bretagne et du lait, tantôt du pain et du lard. A la nuit, le prisonnier quittait sa cachette, et allait célébrer la messe dans une grange ou dans un grenier de ferme.
Le calme revenu, M. Deshayes mit plus que jamais toute son âme au service des fidèles encore privés de prêtres. Les paroisses du Verger et de Paimpont, puis Beignon, sa paroisse natale, devinrent tour ù tour le théâtre de son zèle. C'est de ce dernier poste, oii il exerçait les fonctions de vicaire, que Mgr de Pancemont, évêque de Vannes, le transféra à T importante cure d'Auray.
C'est alors que sa destinée rappelle celle du grand vicaire de Saint -Brieuc. Curé-doyen et vicaire général de Vannes, l'abbé Deshayes se dépense, comme son collègue des Côtes-du-Nord, au service de toutes les ignorances et de toutes les misères. Partout il fonde des œuvres analogues à celles de M. de la Mennais.
Prédications multipliées, retraites pour les deux sexe«, chantiers paroissiaux établis pour préserver l'ouvrier du chômage, œuvre du catéchisme pour les prisonniers, telles sont les principales entreprises de sa charité.
Il regarde d'ailleurs au-delà des limites de sa paroisse.
Les campagnes voisines, comme celles de Saint-Brieuc, sont semées de couvents déserts et spoliés.
Le célèbre sanctuaire dédié à sainte Anne, que, depuis deux siècles, la Bretagne regarde comme son jyalladium , a vu partir les Carmes qui le desservaient, et il est à la merci des bandes noires qui parcourent la France en jetant à terre les pans de murs épargnés par la Révolution. M. Deshayes lachète; il y fait venir des Pères de la
LES (;ilANDES ŒUVRES Di: ClIRE D'AURAY 329
Compagnie de Jésus; de nouveau, le diocèse de Vannes possède un petit séminaire.
A deux kilomètres d'Auray, une Chartreuse, veuve de ses moines depuis un quart de siècle, est déjà livrée au marteau des démolisseurs. L'intrépide pasteur rassemble quelques notables de sa paroisse, plaide auprès d'eux la cause du monument, et, avec leurs souscriptions, en devient propriétaire. Le couvent est sauvé, et les Filles de la Sagesse, appelées par l'abbé Deshayes, y établissent, avec un pensionnat de jeunes tilles, une institution de sourdes-muettes.
Après les œuvres religieuses, les œuvres patriotiques. A deux pas de la Chartreuse, les cadavres des héros de Quiberon, troués par des balles françaises, ensevelis à la hâte et recouverts d'un léger gazon, attendent toujours de la patrie une sépulture honorable. Ces ossements blanchis semblent demander au vaillant prêtre quelque chose de sa commisération, qui va si spontanément aux vivants. L'abbé Deshayes entend cet appel de la tombe. Par ses soins une chapelle mortuaire s'élève ; les restes des martyrs y sont transférés et deviennent l'objet d'un pieux pèlerinage.
Après avoir pourvu à l'éducation ecclésiastique dans le diocèse, Tabbé Deshayes, à l'exemple du vicaire général de Saint-Brieuc, songe à l'éducation des filles. A Beignon, une jeune personne intelligente a réuni autour d'elle quelques enfants qu'elle instruit gratuitement. Encouragée par le saint prêtre, elle attire peu à peu un petit cercle de compagnes avides de dévouement. La sympathie du public se déclare en faveur de l'œuvre ; d'abondantes aumônes sont remises à l'abbé Deshayes, et, le 8 novembre 1820, dans l'église de Beignon, il préside la profession religieuse des six premières sœurs de l'Instruction chrétienne de Saint-Gildas. Comme la Providence de Saint-Brieuc, cette communauté, née d'obscurs dévouements fécondés par le zèle d'un apôtre, devait faire de rapides progrès dans les divers diocèses bretons, spécialement dans celui de Nantes, oii fut établie la maison-mère.
On le voit, le curé d'Auray et Tabbe de la Mennais devaient naturellement s'entendre. Réserve faite des travaux d'apologétique, qui n'attiraient pas M. Deshayes, ils avaient constamment suivi les mômes voies. Fondations et restaurations avaient marché parallèlement dans les deux diocèses.
Une dernière œuvre, entreprise isolément et continuée de concert par suite d'une providentielle rencontre, allait les rapprooJier pour la vie.
Comme l'abbé de la Mennais, le curé d'Auray avait établi dans sa paroisse une école de Frères de la Doctrine chrétienne. Il était rassuré sur l'avenir de ses enfants; mais comment rester insensible aux plaintes des curés voisins?
Toujours comme son confrère des Gôtes-du-Nord, l'excellent prêtre eut l'idée de réunir autour de lui quelques jeunes gens chrétiens, et d'en former une congrégation pour l'apostolat des petits paysans.
Avec le concours des ecclésiastiques du canton, il eut bientôt cinq sujets. Il avait obtenu, lui aussi, du supérieur général des Frères l'autorisation, pour les Frères d'Auray, de donner aux futurs instituteurs des leçons de lecture, d'écriture et de grammaire.
Bientôt le presbytère devint un noviciat. Le salon fut converti en réfectoire; l'étude et le dortoir furent installés dans un modeste réduit qui avait servi autrefois de chapelle. Le matin, Fabbé Deshayes faisait dans sa chambre la méditation à sa petite communauté. A l'heure des classes, les jeunes gens se rendaient à l'école des Frères, et, dans l'intervalle, le bon curé s'imposait la charge de répétiteur.
Malgré tout, les débuts furent pénibles. Des cinq élèves réunis tout d'abord, trois se retirèrent découragés. Un quatrième, reconnu incapable, fut remis à ses parents. Le cinquième, nommé Mathurin Provost, de la paroisse de Ruffiac, resta seul avec le fondateur. C'était la crise que devait traverser le noviciat de Saint-Brieuc, et que nous avons racontée. On est étonné de voir