LA REGLE PRIMITIVE DES FRÈRES
tous les sujets sortis des deux noviciats de prendre contact dans une réunion plénière.
On n'avait donne jusqu'alors aux Frères et aux novices qu'un règlement journalier. Le fondateur rédigea une règle provisoire, dont chaque Frère devait prendre copi<3, et qu'il ne voulait faire imprimer qu'après lui avoir fait subir l'épreuve du temps. Nous avons sous les yeux l'original de cette règle. Les principaux articles ont trait au gouvernement de la société, et le fondateur s'inspire visiblement de la Règle du gouvernement des Frères des Ecoles chrétiennes ^ approuvée par le chapitre général de 1777 (1).
Nous y avons relevé un point qui a son importance. M. de la Mennais veut que le supérieur soit pris parmi les Frères, et soit élu pour cinq ans. Son intention arrêtée est de s'effacer dès que les Frères pourront vivre de leur vie propre, et se gouverner eux-mêmes (2).
Il reconnut dans la suite que sa tutelle serait plus longtemps nécessaire qu'il ne l'avait pensé ; en fait, il devait garder l'autorité jusqu'à sa mort, mais il n'en eut pas moins, dès l'origine, le mérite de l'humilité et du désintéressement (3).
(1) La règle de M. de la Mennais s'écarte dailleiirs, de celle des Frères des Ecoles chrétiennes sur plusieurs points notables. Ainsi, il conçoit dune tout autre manière qu'eux remploi du temps au noviciat : « Chez les Frères des Ecoles chrétiennes, dit-il, on ne s'occupe pas d'études. Chez nous, on s'instruit dans le noviciat. Les Frères se font la classe les uns aux autres, et les exercices de piété sont les mêmes que lorsqu'ils sont placés, sauf les exhortations et conférences des frères Directeurs, qui ont lieu le jeudi et le dimanche. » {Réponse à une consultation adressée k l'abbé Jean par M. Mazelier, londateur d'une société analogue à la sienne.)
(2) C'est ce qui ressort évidemment des lignes suivantes, adressées par lui, quelques années après, à un haut personnage de l'Université : « Pour donner de la stabilité a cette œuvre naissante, nous devrons plus tard acheter une maison qui serve de chef-lieu, et organiser la congrégation de manière qu'elle puisse être conduite par les Frères eux-mêmes...; mais vous sentez que cela ne peut se faire qu'avec le temps. Jeunes encore et sans expérience pour la plupart, il serait bien à craindre que leur congrégation ne pût s'affermir, si nous cessions (M. Deshayes et moi) de la diriger. »
(3) Même lorsqu'il se fut résigné à garder le gouvernement de la congrégation, M. de la Mennais conserva toujours l'intention de le léguer à un Frère après sa mort. En 1825, il écrivait à M. Mazelier : « Le
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M. de la Mennais avait d'abord réglé que ses Frères feraient les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Il ne tarda pas à reconnaître que les deux premiers offriraient plus d'inconvénients que d'avantages pendant la période de tâtonnements que traversait la congrégation.
L'épreuve du noviciat était fatale à un grand nombre de sujets. Pendant les premières années, les trois quarts environ se reliraient (1). Quel embarras pour le fondateur,, si ces jeunes gens, entrés sans vocation, avaient été liés par les trois vœux religieux!
Il revint immédiatement sur ses pas, et remplaça le texte primitif par ces mots : « Les Frères font seulement le vœu d'obéissance. » Du reste, ce vœu, bien entendu, répondait^ pour le moment, à tous les besoins. « Mes Frères, écrivait alors M. de la Mennais, ne font que le vœu d'obéissance pour un an, et, au bout de deux années, pour trois ans ; au bout de quatre années, pour cinq ans, et enfin, au bout de dix années, pour toujours. En vertu de l'obéissance, ils sont tenus à ne faire aucun acte important de propriété sans ma permission, et, de la sorte, ils pratiquent la pauvreté aussi parfaitement qu'il est possible de l'exiger d'eux (2). »
Ce n'était là toutefois qu'une mesure transitoire. M. de la Mennais voulait une société de vrais religieux; par suite, ses disciples devaient être amenés tôt ou tard à faire les grands vœux. C'est ce qui a eu lieu récemment (3). En se liant devant Dieu et devant l'Eglise par les vœux de pauvreté el de chasteté aussi bien que
supérieur sera choisi par les Frères et parmi eux. En 1823, ils ont élu deux assistants. Après ma mort, si un prêtre gouvernait la congrégation, il pourrait avoir d'autres idées, d'autres vues, d'autres plans, et il brouillerait tout. Nos traditions sont déjà très fortes, et moi-même, je suis, dès maintenant, dans Theureuse impuissance d'y rien changer. » Lettre inédite, -r- Archives des Frères.
(1) Déclaration de M. de la Mennais à M. Mazelier.
(2) Lettre inédite à M. Mazelier, 22 février 1825.
(3) Au chapitre général de 1889. C'est la réalisation d'un désir que M. de la Mennais lui-même exprimait dans une lettre adressée, en 1851, à Mgr d'archevêque d'Auch.
LA PREMIÈRE RETRAITE D'AURAY 34r>
par le vœu d'obéissance, ils n'ont fait que réaliser son premier dessein.
Nous reviendrons sur la forme de vie religieuse conçue par le fondateur. Il importait, nous l'avons dit, de donner à tous les disciples de MM. Deshayes et de la Mennais une direction commune. Au mois de septembre 1820, tous les Frères dispersés dans les deux diocèses de Vannes et de Saint-Brieuc furent convoqués à Auray. Ils étaient environ cinquante.
M. Deshayes avait établi dans une communauté de sa paroisse appelée « le Père Eternel « des retraites périodiques. C'est là que furent réunis les Frères instituteurs. Dès le premier jour, les deux supérieurs leur imposèrent le nom de «Frères de l'Instruction chrétienne» et cette devise héroïque : « Dieu seul (1). » La retraite fut consacrée presque tout entière à l'explication de la règle. Le dernier jour eut lieu la cérémonie solennelle de la prise d'habit. « Nos Frères, écrivait M. de la Mennais, portent une simple lévite de drap noir, fermée par derrière comme une soutane. Elle descend jusqu'à cinq ou six pouces de terre. Elle ferme sous le col avec deux petits crochets... Le chapeau est rond, la cuve est peu élevée, et les bords ont trois pouces et demi de largeur... L'hiver, les Frères ont un petit manteau qui descend jusqu'au coude et qui ferme avec des boutons... S'il était plus grand, il serait incommode dans les classes (2). »
Tous les Frères reçurent officiellement l'habit; quelques-uns seulement furent admis à faire le vœu d'obéissance pour un an (3). Les Frères d'Auray
(1) On se rappelle que cette devise avait été empruntée par M. de la Mennais à M. Boudon, Voir chap. VIII, p. 163.
(2) Lettre à M. Mazelier, 16 février 1825.
(3) C'étaient (en suivant Tordre de leur entrée dans la congrégation) les Frères Mathurin, Paul, Pierre, Charles 1" du nom. Louis, Jean, Julien, Jean-.AIarie, Ambroise, Bonaventure, Adrien 1" du nom, Paulin, et quelques autres qui n'ont point persévéré. (Notes ynaniiscntes du frère Julien.)
prononçaient la formule suivante : « Je fais pour un an vœu crobéissance au supérieur de la maison d'Auray et, en cas de mort de celui-ci, au supérieur de la maison de Saint-Brieuc. » A leur tour les Frères de Saint -Brieuc disaient : « Je fais pour un an vœu d'obéissance au supérieur de la maison de Saint-Brieuc, et, en cas de mort de celui-ci, au supérieur d'Auray. »
C'est le génie prévoyant de M. de la Mennais qui avait introduit dans le texte cette alternative. Quant à M. Deshayes , il trouvait la précaution minutieuse, et il répétait à son ami : « Les deux maisons n'en font qu'une, comme vous et moi, Monsieur de la Mennais, nous ne faisons qu'un. » Le saint homme disait vrai : pendant les vingt -trois années de leur gouvernement commun, pas un nuage ne devait s'élever entre eux.
La retraite finie, on se rendit en pèlerinage au sanctuaire de sainte Anne. Tous les Frères y entendirent la messe et y communièrent, puis on déjeuna joyeusement au petit séminaire fondé par M. Deshayes. Après avoir parcouru les magnifiques dépendances de l'établissement et visité la Chartreuse, on rentra à Auray, où les deux familles réunies devaient passer une dernière nuit. La séparation eut lieu le lendemain. Les Frères regagnèrent leurs postes; quant aux novices, ils se divisèrent de nouveau en deux groupes. L'un, conduit par M. de la Mennais, retourna à Saint-Brieuc, tandis que l'autre restait à Auray, sous la direction du digne curé.
Cette retraite eut une immense portée. (Test elle qui fit vraiment des Frères de l'Instruction chrétienne une congrégation. Aussi accrut-elle les ambitions do Fabbé de la Mennais.
Jusqu'alors, il n'avait songé qu'à sauver de Fignorance les petits paysans bretons. Désormais il visera plus haut.
Le recrutement et la formation du clergé avaient été le souci, on peut dire la passion de sa vie. Or, ses Frères lui prépareront les voies en favorisant, dès le plus bas âge, les vocations ecclésiastiques. Voici en quels termes, le i8 décembre 1820, il fait part de ses espérances à l'abbé