LES DÉBUTS DE M'^^^ DE LA IIOMAGERE
M. de la Mennais pouvait le juger autrement que sur la mine. Depuis deux ans, il avait échangé avec lui de nombreuses lettres, et il avait su discerner, à travers une trivialité de langage fort déplacée dans un si haut rang, des trésors de foi et de zèle, qui, malgré tout, laissaient bien augurer de son épiscopat.
D'ailleurs, parvenu à Fâge de soixante-quatre ans, le futur prélat avait d'assez beaux états de service.
Né au château de la Romagère, près de Montluçon, le 5 décembre 1756, Mathias le Groing avait fait ses études au célèbre collège des Oratoriens de Vendôme , puis il était entré au séminaire de Saint-Sulpice, à vingt-quatre ans. En 1780, il devenait prieur de la maison de Sorbonne, et, trois ans plus tard, Mgr de Glermont-Tonnerre, évoque de Ghâlons-sur-Marne, l'élevait à la dignité de vicaire général et de chanoine théologal. 11 avait un frère, de quatre ans plus âgé que lui, qui occupait, à Bourges, les mêmes fonctions.
La Révolution venue, tous deux refusèrent le serment, et se virent poursuivis comme réfractaires. Le marquis de Loubens deVerdalle, leur beau-frère, leur offrit un asile à son château de Ghâtain, dans la Greuse, avec l'espoir qu'on les oublierait. Mais bientôt leur présence fut soupçonnée, et les deux frères, obligés de quitter une demeure où ils n'étaient plus en sûreté, passèrent quelque temps dans un pacage plein de broussailles. Leur gîte, la nuit, était un immense chêne creux, dans l'intérieur duquel ils n'entraient qu'à plat ventre. Gette vie misérable ne pouvait durer. Les deux frères se séparèrent. Pierre-Joseph, Tainé, fut bientôt arrêté dans le département de l'Allier. Gondamné a la déportation, il fut, après diverses péripéties, conduit à Rochefort, et écroué sur le ponton les Deux- Associés.
Mathias, son frère, avait erré quelque temps dans son village natal. Un jour, il célébrait la messe dans une maison
amie. Tout à coup, un cri se fait entendre. On vient d'apercevoir une bande armée : il va être arrêté. Tout le monde tremble; lui, calme, achève le saint sacrifice, donne la dernière bénédiction à Tassistance effrayée, quitte les habits sacerdotaux et saute par la fenêtre. Il était temps : la troupe entrait par la porte.
Son courage ne le sauva pas longtemps des perquisitions républicaines. Arrêté parmi les ruines de Tabbaye des Pierres, il fut, à son tour, conduit à Rochefort, et embarqué sur le même vaisseau que son frère. G^est là surtout que devaient briller sa fermeté et sa patience.
On sait les atroces privations qu'eurent à subir les prêtres entassés à fond de cale sur ces pontons infects. L'abbé Pierre-Joseph de la Romagère fut bientôt à bout de forces. Atteint du scorbut, il mourut dans les bras de son frère, et fut enterré à l'île d'Aix. Plus fortement constitué, Mathias résista; mais, en voyant ses compagnons de captivité mourir les uns après les autres de faim et d'asphyxie, il eut le courage d'écrire un mémoire sur les souffrances des malheureux prêtres, et de l'adresser, signé par quatorze des victimes, à l'administration du district de Rochefort. Ce mémoire passa sous les yeux du capitaine, qui, entrant en fureur, descendit dans le cachot où se trouvaient les signataires, et les condamna aux fers : sentence inique qui fut exécutée sur-le-champ. On leur mit aux jambes des anneaux rivés sur le pont, et ils restèrent de longues semaines dans cet affreux état. Des neuf prêtres de Rourges embarqués sur les pontons de Rochefort, deux seulement survécurent à tant d'épreuves. L'un d'eux était l'abbé Mathias de la Romagère, qui, d'ailleurs, garda toute sa vie les marques des fers, et souffrit toujours de ses anciennes blessures.
Après la Révolution, il fut nommé chanoine titulaire de Glermont; c'est dans ce poste que vint le chercher la nomination royale.