HESITATIONS ET INQUIETUDES
« A Monseigneur l'archevêque de Sens, premier aumônier de Madame, qui sait honorer, reconnaître et couronner le mérite méconnu, envié, persécuté à Saint- Brieuc (1). »
C'était maladroit. La situation allait devenir délicate. Pour peu que l'abbé Jean s'y prêtât, on allait peut-être faire de lui le centre d'une cabale composée des mécontents, des commères et des fausses dévotes de la ville épiscopale. Or, la seule pensée de jouer un pareil rôle lui était odieuse. « Jamais, déclarait-il alors à l'abbé Lesage, jamais je ne consentirai à être chef de parti. »
Dès lors, il s'arrêta plus volontiers à l'idée d'un départ. « Féli me presse vivement, écrivait-il, d'aller le rejoindre à Paris , où il paraît vouloir se fixer . Il me donne pour prendre ce parti d'excellentes raisons, auxquelles il n'y a pas le plus petit mot à répliquer; mais le courage me manque pour briser tant de liens, et des liens qui me sont si chers (2). »
Ces liens , nous l'avons dit , c'était l'affection des familles et la sympathie des autorités de Saint-Brieuc; c'était plus encore le besoin qu'avaient de lui ses « Petits Frères ». Six mois à peine s'étaient écoulés depuis qu'ils avaient reçu de ses mains leur règle et leur habit. Ils n'avaient encore ni traditions , ni habitude de la vie religieuse. Comment les abandonner si tôt aux tentations de l'isolement? Cette pensée lui causait de vives angoisses.
Un autre motif encore le faisait hésiter. L'autorité de Mgr de la Romagère était tellement compromise , qu'il n'avait plus, semblait-il, qu'à se démettre. Le bien du diocèse l'exigeait : on commençait à le dire très haut. Le prélat finirait-il par le comprendre? M. de la Mennais l'espérait encore. S'il en était ainsi, la place de l'ancien grand vicaire ne serait- elle pas au milieu des œuvres qu'il avait fondées et qui avaient toujours besoin de lui?
Pendant qu'il cherchait, par tous les moyens, à connaître
[i] Mémoires du chanoine Lesage, tome 11. (2) Lettre inédite à M. Querret, 8 mai 1821.
la volonté divine, les manifestations en sa faveur tendaient de plus en plus à prendre la tournure d\ine levée de boucliers contre Féveque. Les mécontents en vinrent à se rallier autour de son nom dans une opposition franchement hostile à l'autorité hiérarchique. Dès lors, son parti fut pris : il se rendit à Paris et y resta deux grands mois.
Mais que faire à Paris sans fonction déterminée? L'inaction lui était insupportable. Quand il eut visité ses amis de la capitale, son zèle n'y put tenir; et, dès qu'il put croire à un commencement d'apaisement, il reprit le chemin du pays oii il avait laissé tant d^œuvres en souflTance.
A peine de retour en Bretagne, il se mit à parcourir le diocèse de Saint-Brieuc, prêchant et visitant ses écoles de Frères, de manière à séjourner le moins possible dans la ville épiscopale.
Cependant il recueillait, malgré lui, les plaintes des populations. Des prêtres, que, pour de graves motifs, il avait écartés du saint ministère, étaient maintenant placés à la tête des paroisses; ses œuvres d'enseignement secondaire dépérissaient faute d'un personnel convenable; le fruit de ses cinq années de travail dans le diocèse était de plus en plus compromis.
Il résolut alors de faire une tentative suprême pour préserver de la ruine l'édifice qu'il avait si laborieusement reconstruit.
Le comte de Kergariou était membre de la chambre des députés. C'était un chrétien dont la foi et la prudence présentaient toute garantie. Il avait déjà fait connaître à la Grande-Aumônerie la malheureuse situation du diocèse de Saint-Brieuc. M. de la Mennais le pria positivement d'agir afin de faire nommer Mgr de la Bomagère chanoine de Saint-Denis. Les considérations invoquées dans sa lettre justifiaient la hardiesse de cette demande.
« Il s'agit de savoir, disait-il, si ce n'est pas un mal extrême que de laisser un diocèse dans une anarchie