L' «IMITATION » DE
réflexions^ qui est-il? Serait-ce M. de Genoude? Outre que ces qualificatifs ne paraissent pas lui convenir entièrement, quel motif aurait eu l'abbé Féli de taire son nom, surtout lorsqu'il l'indique en termes exprès comme le véritable auteur de la traduction (1)? On sait que le second fondateur de la Gazette de France ne porta jamais l'humilité jusqu'à l'héroïsme. Ce n'est point lui, à coup sûr, qui eût accepté de parti pris l'anonymat, en laissant à un autre la gloire de ses œuvres.
Cet anonyme, qui était-il donc? Ne serait-ce pas celui qui, tout en fournissant sa bonne part de travail, avait laissé Féli signer seul les Réflexions sur Vétat de V Eglise et le Guide spirituel? Ne serait-ce pas l'humble, le pieux abbé Jean?
Le soupçon atteint presque la certitude pour quiconque rapproche de ses autres écrits ascétiques les Réflexions ajoutées aux chapitres de l'Imitation dans l'édition de 1820. Même simplicité, même franchise d'allure, même absence de préoccupations littéraires, souvent mêriie fond d'idées et mêmes tournures.
Mais si l'abbé Jean n'est pas étranger à la première édition de Y Imitation mennaisienne, quelle est sa part de collaboration? Cette part est considérable : Féli nous l'apprendra lui-même.
L'intimité de l'écrivain en vogue avec M. de Genoude avait duré peu de temps; dès le mois de juillet 1820, ils étaient brouillés (2). Du reste, la traduction de 1820 n'avait jamais satisfait l'abbé Féli. Surchargée de périphrases, embarrassée de longueurs, assez terne en somme, elle ne rendait ni la piété, ni la douceur persuasive de l'original. A son avis, c'était un travail à refaire; il le refit.
(1) Préface de l'édition de 1820, page XXII.
(2) Voir notre Lamennais inconnu, p. 106.
En 1824, une nouvelle édition paraissait. Cette fois, le volume portait en titre : Y Imitation de Jésus-Christ, traduction nouvelle par M. l'abbé F. de la Mennais, avec des réflexions à la fin de chaque cJiapitre (1).
Le succès fut immense. Le sublime inconnu du XIV® siècle avait enfin trouvé un traducteur de génie. Tous les recueils littéraires du temps rivalisèrent d'éloges. Or, dans ce nouveau volume, à la suite de la merveilleuse traduction, Fabbé Féli plaçait toujours les Réflexions de l'édition de 1820 — preuve qu'il ne les jugeait pas indignes du texte, — et, cette fois, il avouait que la plupart n'étaient pas de lui. Reprenant, dans sa préface, la phrase que nous avons citée plus haut, il la modifiait ainsi : « Un homme de beaucoup de talent, et, ce qui vaut mieux encore, d'une piété trop rare aujourd'hui, a bien voulu se charger de la plus grande jmrtie de ce travail, que nous prions Dieu de bénir et de faire fructifier. »
11 devait préciser plus exactement, quatre ans plus tard, la part de son mystérieux collaborateur.
En 1828, il se trouvait, à Gap, chez M. le marquis de Roussy, préfet des Hautes-Alpes. La maîtresse de maison, M""^ de Roussy, avait entendu dire que tout n'était pas de lui dans V Imitation qui portait son nom. Il lui avoua que la plupart des Réflexions étaient, en effet, l'œuvre d'une main à lui connue. Elle lui présenta alors son exemplaire, en le priant de marquer celles qui lui appartenaient en propre, ce qu'il fit immédiatement avec une parfaite bonne grâce. Dans tout l'ouvrage. M"'® de Roussy en compta dix-sept (2).
(1) A Paris, à la Librairie classique élémentaire, rue du Paon, w 8, 1824.
(2) Voici quelles étaient ces dix-sept Réflexions marquées par Féli comme étant de lui :