‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 179 sur 257 · LES ((FEUILLANTINES · texte numérisé non relu

LES ((FEUILLANTINES

lendemain de son ordination, le calme studieux et les encouragements de l'amitié. C'est là que fut composé le premier volume de son Essai su?' V Indifférence^ et que s'écoulèrent les quelques années vraiment fécondes de sa carrière ecclésiastique. Il avait confié à ses vieilles amies Féducation de ses nièces (1). Quelques prêtres instruits, quelques missionnaires, hôtes habituels ou de passage de ce petit cénacle, formaient déjà autour de lui un rudiment d'école. Leurs noms reviennent à Chaque instant dans ses lettres d'alors : l'abbé Le Tourneur, l'abbé Lœwenbruck , le Père Fauvel , l'abbé Garissan , l'abbé Weld (2). La vertu de ces pieuses personnes n'avait rien de revêche; une franche gaité animait leurs réunions.

L'abbé Jean connaissait cette maison. Il y avait séjourné lors de ses voyages à Paris ; il y avait apporté son naturel plein d'entrain et sa joyeuse humeur. Il s'y présenta de nouveau et fut reçu ù bras ouverts.

L'abbé Féli était alors à la Ghesnaie. W^"" de Lucinière lui annonce pompeusement le grand honneur fait à sa communauté par le nouveau dignitaire, puis elle ajoute : « Peutêtre sera-t-il bien aise de se dérober quelques instants à la foule et de prendre tranquillement ses hauteurs avant de s'élancer sur ce grand théâtre. Je ne puis m'empécher de rire à l'idée de voir l'abbé Jean transformé en abbé de cour. Et vous, ne pensez-vous point à retirer votre petit manteau de la poussière? Voilà l'heure arrivée, ou elle n'arrivera jamais. «

L'abbé Féli revêtait rarement le manteau de cérémonie ; l'abbé Jean, moins encore ; mais si Féli, serré dans sa redingote râpée (3), observait toujours une exacte propreté, la mise de Jean était assez souvent négligée. Jamais il n'avait sacrifié aux grâces dans l'agencement de sa toilette. Pour paraître à la cour, une métamorphose

(1) Les filles de M""" Blaize de Maisonneuve, née de la Meimais.

(2) Le futur cardinal.

(3) Félicité de la Mennais, même avant de rompre avec l'Eglise, revêtaiî le moins possible le costume ecclésiastique. Du reste, la soutane était alors d'un usage moins constant qu'aujourd'hui.

s'imposait. Les bonnes « Feuillantines » (1) s'en chargèrent.

Le 28 novembre de « Fan des prodiges 1822 », M'^^ de Lucinière écrivait à Féli : « Je m'empresse, mon excellent ami, de voua annoncer l'heureuse arrivée du cher abbé Jean, mercredi à neuf heures du matin. Groiriezvous que ce grand personnage a paru ravi de loger dam» notre petite maison? Nous lui avons offert la chambre d'Angélique (2), ce qui Ta fort arrangé, et d'autant mieux arrangé, que rien n'est encore préparé à la Grande-Aumônerie pour sa réception.

« Je vous disais donc, au début de ma lettre, que votre bon frère était arrivé à neuf heures. A dix, tout était en activité pour son accoutrement : tailleurs, chapeliers, cordonniers, marchands de bas. Enfin, à deux heures, la métamorphose a été complète, et l'abbé Jean nous est apparu, pimpant, sémillant, élégant et riant aux éclats aioisi que nous. Ce sera réellement une chose amusante que de le voir en habit de beau drap, doublé de soie, façon à la française, c'est-à-dire en habit de cour. Aujourd'hui le tailleur reçoit des ordres pour une soutanelle. Je ne sais quelle nouveauté la journée de demain enfantera. Le Grand-Aumônier a reçu son grand vicaire avec toutes les démonstrations de la joie, et le grand vicaire parait très satisfait du Grand-Aumônier. »

Le Grand Aumônier était alors le prince de Groy, évêque de Strasbourg, futur archevêque de Rouen. 11 exerçait depuis un an ses fonctions, lorsque l'abbé de la Mennais lui fut envoyé comme auxiliaire.

La situation du haut dignitaire était embarrassée; celle de son vicaire général allait être délicate.

Les attributions de la Grande -Aumônerie n'avaient

(i) Nom familier donné aux directrices de l'orphelinat, du nom de l'impasse qu'elles habitaient.

(2) M"« de Trémereuc.

M^î^ DE QUÉLEN ET LE PRINCE DE CUOY 397

jamais été déterminées d'une manière précise. De tout temps on avait hésilé sur les droits du prélat investi de cette charge, sur la nature et les limites de sa juridiction. Sous le cardinal Fesch, les pouvoirs du Grand- Aumônier avaient été singulièrement étendus, et sa parenté avec l'empereur avait empêché les réclamations de l'Ordinaire. Plus tard, la réunion, dans la personne du cardinal de Talleyrand-Périgord, du titre d'archevêque et des pouvoirs de Grand- Aumônier prévint tout conflit entre les deux juridictions. Mais lorsqu'elles se trouvèrent confiées à des mains diftérentes, et en quelque sorte mises en présence Tune de l'autre, les difficultés surgirent.

Le prince de Groy arriva de Strasbourg au mois de novembre 1821. II entendait exercer ses pouvoirs selon la forme et dans la mesure adoptées par son prédécesseur. Partout, dans les établissements placés sous le patronage du Grand-Aumônier, môme loin du diocèse de Paris, il trouvait les traces du cardinal de Périgord. Tout lui fournissait la preuve d'une administration nettement exercée en dehors de l'administration archiépiscopale ; pour la juridiction de son prédécesseur sur l'armée, il lui était démontré qu'aucune réclamation ne s'était fait entendre, qu'aucun évoque n'avait élevé de plainte.

Mgr de Quélen était persuadé, au contraire, que son consentement était nécessaire pour valider les actes du Grand-Aumônier. Voyant qu'on ne le lui demandait pas, mais qu'on entendait agir de plein droit, il retira tout pouvoir spirituel aux chapelains des maisons royaks rattachées à la Grande-Aumônerie.

Deux prêtres, l'abbé Feutrier et l'abbé Gallard, étaient placés auprès du prince de Croy, le premier en qualité de vicaire général, l'autre comme secrétaire des affaires ecclésiastiques. Intimement liés l'un et l'autre avec Mgr de Quélen, ils abandonnèrent leur poste, et l'archevêque les accueillit avec empressement. L'abbé Feutrier fut pourvu de l'importante cure de la Madeleine, et l'abbé Gallard devint vicaire général de Paris. Mgr de Quélen avait intérêt à les faire remplacer auprès du Grand-

Aumônier par des hommes gagnés à sa propre cause, ou disposés du moins à entrer dans ses vues.

M. Jean de la Mennais, son compatriote et son obligé, lui paraissait offrir des garanties. S'il ne négocia pas sa nomination, il la vit, au moins, de l'œil le plus favorable.

Lorsque l'abbé Jean arriva à la Grande- Aumônerie, la querelle gardait toute son acuité. Après diverses contestations dans lesquelles le roi avait servi d'arbitre, de nouvelles difficultés s'étaient élevées relativement à la maison royale de Saint-Denis, au chapitre fondé dans cette ville, à la chapelle expiatoire de la rue d'Anjou. Le nouveau vicaire général allait être obligé de prendre parti.

D'autres soucis l'attendaient à son entrée en charge. La vieillesse avancée du cardinal de Périgord avait laissé en souffrance de graves intérêts, non seulement dans le diocèse de Paris, mais dans l'Eglise de France. Le Grand-Aumônier tenait, depuis le concordat de François I"", la feuille des bénéfices, c'est-à-dire qu'il avait la présentation à tous les sièges épiscopaux. Une loi votée au commencement de 1821 avait permis d'augmenter le nombre des évêchés; mais la maladie avait empêché Mgr de Périgord de pourvoir les nouveaux sièges, et depuis un an, malgré son zèle, son successeur n'avait pu combler qu'une partie des vides. Dix-sept évêques restaient à nommer lorsque l'abbé Jean de la Mennais entra en fonctions. « Vous n'avez pas d'idée, écrivait-il alors, de l'état dans lequel j'ai trouvé les affaires de mon administration. 11 me faudra du temps pour mettre de l'ordre; au reste, je suis content, parce que je vois du bien à faire et que j'espère l'opérer (1). »

Le personnel des bureaux, dirigé jusqu'alors par des hommes peu dévoués à la personne de Mgr de Groy, manquait de régularité et de discipline.

(1) Lettre à M. Querret, 26 décembre 1822.

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