CAMPAGNE ÉLECTORALE
c'étaient moins les manifestations impolitiques de leur ultraroyalisme, que leur tolérance vis-à-vis des pires ennemis de la religion. Depuis longtemps les violences contre le clergé étaient à l'ordre du jour, excitées par une presse malheureusement impunie. Le Constitutionnel et le Courrier français se prévalaient de complicités puissantes pour ne mettre aucun frein à leurs calomnies. Lorsque Jean de la Mennais apprit le nom des candidats officiels patronnés à Saint-Brieuc et à Saint-Malo, il n'hésita pas à quitter Paris pour venir les combattre.
L'homme du préfet de Rennes était, à Saint-Malo, un certain Dufougeray, anticlérical forcené et particulièrement hostile aux « Petits Frères instituteurs » (1).
« Mon cher ami, mandait-il à l'abbé Hay, vous allez sûrement être bien étonné que je vous écrive au suj^t des élections; mais vous cesserez de l'être quand vous saurez que j'ai considéré comme un devoir de quitter toutes mes affaires de Paris pour m'occuper de celle-ci, que je regarde comme étant de la plus haute importance dans l'ordre politique et religieux. Je suis donc venu à Saint-Brieuc tout exprès pour me battre contre le préfet, et pour empêcher le candidat ministériel de passer. Je n'en ai pas l'assurance, mais j'ai Fespoir de réussir, parce que je suis parvenu à réunir tous les hommes indépendants en faveur d'un homme estimable, M. Sébert. Quant aux gens attachés au ministère actuel avec connaissance de cause, je les regarde comme les ennemis les plus dangereux qu'aient encore eus la religion et la monarchie. Je suis à même de voir les choses d'assez près pour les bien juger. Ayez confiance dans ce que je vous dis, et, pour rien au monde, ne
(1) Voici comment l'abbé Féli appréciait ce personnage : « Tout ce qui n'est pas chrétien passe tous les jours dans les rang^ des révolutionnaires. Nous en avons ici un grand nombre d'exemples frappants, et la famille Dufougeray en est un des plus remarquables. Le frère déclamait dernièrement, dans un dîner qu'il donnait à sa maison de campagne, en style de 93, contre moi, contre mon frère, plus dangereux encore, disaitil, avec ses établissements qui tendaient à remettre les campagnes sous l'inlluence de la prêtraille : nos ministres ne diraient pas mieux, » Un Lamennais inconnu, p. 173.
donnez votre voix à Dufougeray. Communiquez ma lettre à Sauvage (1) et au curé de Saint-Servan. En vous écrivant comme je le fais, je crois remplir un devoir de conscience ; sans cela, je ne m'en mêlerais pas (2) ».
Féli, de son côté, s'employait à soutenir contre Dufougeray un catholique de marque, M. Marion.
L'abbé Jean arriva en Bretagne quelques jours avant la bataille. On commença par se réunir en famille, à la Chesnaie. « Ma sœur, mon beau frère et mon frère, écrivait alors Féli, sont ici depuis samedi avec tous les enfants. Je vous assure que c'est un beau bruit (3). »
Ce bruit, qui incommodait l'écrivain, égayait au contraire le bon oncle Jean. 11 aimait tant le franc rire du jeune âge et la joie qui rayonne des fronts purs!
Et puis, il y avait si longtemps que le vieux manoir n'avait réuni en aussi grand nombre ses hôtes d'autrefois! Ce furent des jours de délicieux repos, mais ils étaient comptés. Il fallut quitter la Chesnaie pour Saint-Brieuc, que Jean avait spécialement choisi comme champ d'action.
Tout d'abord, le succès parut assuré. M. de la Mennais était descendu au collège, dont le personnel, composé maintenant d'ecclésiastiques, lui était tout dévoué, et c'est là qu'il recevait ses nombreux amis, dont la candidature de M. Sébert s'emblait comblier les vœux. Le candidat ministériel était le maire de Moncontour, M. Kerjégu, homme sans portée, qui, semblait-il, ne devait réunir que bien peu de voix.
Mais les partisans de M. Sébert avaient compté sans les manœuvres déloyales de son adversaire. Le jour du scrutin, des fraudes électorales éhontées donnèrent la victoire à celui-ci. « ASaint-Brieùc, écrivait rabbéFéli,leprésidentdu collège, un espèce de sot, nommé Kerjégu, a eu l'impudence (à l'exemple de Dufougeray et peut-être par son conseil)
(1) Probablement le frère d'Amélie Sauvage, compagne d'«nfance de Jean de la Mennais,
(2) Cf. Ropartz, p. 321.
^ (3) Lettre à M*"* de Lucinière, Œuvres posthumes, publiées par E. Forgues, t. I p. 111.