CAMPAGNE ÉLECTORALE
de lire son propre nom sur cent billets où était écrit le nom de M. Sébert, parfait royaliste, honnête homme et bon chrétien. Celui-ci, en conséquence, au lieu de cent-trente-quatre voix qu'il avait réellement, n'en a eu que trente-quatre par le dépouillement du scrutin. Toutes ces horreurs, et beaucoup d'autres, excitent une profonde indignation (1). »
A Saint-Malo, même résultat. La défaite était complète. L'abbé Jean n'avait plus qu'à confier à Dieu les intérêts de ses compatriotes. Il s'éloigna de Saint-Brieuc, non sans tristesse, mais intérieurement consolé par la pensée d'avoir sacrifié à son devoir une partie de sa popularité.
Avant de quitter la Bretagne, il voulut revoir un certain nombre d^amis fidèles, dont la sympathie allait être un baume à son cœur meurtri. Nulle part il n'avait laissé un plus vivant souvenir qu'à Tréguier. Il y avait donné une mission, et ses succès de prédicateur l'avaient entouré d'une auréole qui n'avait point pâli. Il fut reçu au son de toutes les cloches , et , comme on faisait remarquer au vieux curé que de tels honneurs n'appartiennent qu'à l'évêque : « Que dites-vous? répliqua-t-il. M. de la Mennais n'est-il pas l'égal des évêques? Eh! c'est lui qui les fait! »
Il n'en devait plus faire désormais (2). A peine rentré à Paris, il apprit qu'il n'était plus vicaire général du Grand-Aumônier. Il s'y attendait, et c'est par un soupir de soulagement qu'il accueillit l'arrêt sous lequel on prétendait l'écraser.
Il allait être libre enfin de rentrer en Bretagne, de reprendre ses tournées de missionnaire, d'évangéliser ses chers congréganistes, surtout de suivre de près ses Petits Frères et ses Sœurs de la Providence. Quelle délivrance et quelle douce joie !
(1) Lettre à Benoist d'Azy. Un Lamennais inconnu, p. 178.
(2) Du moins en vertu de sa fonction officielle.
Hélas ! il avait compté sans rattachement du prince de Groy. Tout en gardant sa charge de Grand-Aumônier, celuici venait d'être promu à l'archevêché de Rouen. Il supplia Fahbé Jean de rester auprès de lai en qualité de vicaire général de son nouveau diocèse.
Impossible de décliner une offre aussi gracieuse. M. de la Mennais annonçait ainsi à M. Querret son changement de titre, qui n'était point un changement de fonction. « Mon excellent ami, consolez-vous. Les choses n'en sont point où vous le croyez. Si cela était, je serais trop heureux, car je n'ai d'autre désir et d'autre ambition que de m'en retourner au plus vite en Bretagne, et de redevenir petit Jean comme devant. Mais le Grand-Aumônier m'ayant donné le titre de grand vicaire de Rouen, il en résulte que je suis vicaire général de Mgr l'archevêque de Rouen, Grand- Aumônier de France, au lieu de l'être de Mgr le Grand- Aumônier de France, archevêque de Rouen. Quoi qu'il en soit, et quoiqu'il n'y ait rien de changé dans ma position réelle, je suis très fort de l'avis de ceux qui pensent que je serais beaucoup mieux placé en Rretagne qu'ici, et j'espère que la Providence favorisera ma retraite définitive. Je hâterais moi-même cette rupture, si je n'étais pas depuis longtemps décidé à la laisser toujours agir seule en ce qui me concerne. Je reste donc endormi sur son sein comme un petit enfant, et quand viendra le moment du réveil, je dirai du fond du cœur à ma bonne Mère : Ecce venio, ut faciam voluntatem tuam. En attendant, je suis à merveille : jamais le Grand- Aumônier n'avait été meilleur et plus aimable pour moi (1). »
Il fallut reprendre la vie monotone de chef de bureau. Heureusement Féli multipliait ses voyages à Paris. Il s'installait, tantôt aux «Feuillantines», tantôt chez son frère, et alors recommençaient entre les deux prêtres, plus que jamais dévoués à l'Eglise, les confidences pleines d'idées fécondes et de généreux projets.
(1) Cf. Ropartz, p. 3^2.
VISITE DE L'ABBE BRUTE 41i>
En avril 4824, sur le conseil de Jean, Féli partit pour Rome, oii il devait recevoir de Léon XII FaccLieil le plus bienveillant. Une visite inattendue, et d'autant mieux accueillie, vint combler, quelques jours du moins, le vide qu'il laissait à Paris. L'ami de jeunesse des deux frères, le courageux missionnaire des Etats- Unis, M. Brute', faisait une apparition en France. De Rennes, où il venait d'arriver, il écrivait à Jean, le 2 mai 1824 : « J'ai vu votre bon papa, et je l'ai trouvé mieux conservé que je ne croyais, et son même attachement si présent pour ses enfants! Ghers parents! C'est jusqu'à la fm leur unique pensée. . . »
Quelques jours après, il était à Paris chez l'abbé Jean. Après la première explosion de tendresse, les deux amis causèrent des changements survenus dans leur destinée.
Depuis le départ de l'abbé Brute, les deux La Mennais avaient fait leur chemin dans le monde. L'un occupait un rang éminent dans l'administration ecclésiastique; l'autre comptait parmi les premiers écrivains du siècle. Le voyageur ne fut ni ébloui ni gêné par cette rapide fortune de ses amis. Il était resté simple missionnaire, à la tête d'un district de sauvages, et il ne craignait pas de proposer à l'abbé Jean son obscur apostolat comme digne de tenter sa grande âme. -
Depuis longtemps, il désirait pour l'Amérique des prêtres capables d'écrire, afin de combattre les préjugés protestants. « Quelques écrits, disait-il à l'abbé Jean, eurent une part éminente à la révolution politique; quelques écrits feraient la révolution religieuse; — mais les écrivains, où sont-ils? . . . Les apôtres littéraires d'un continent où il me semble que des choses décisives se feraient . . . Cela ne vous tente-t-il point? ... (1). »
Cela tentait très fort le vaillant ouvrier. Mais il avait choisi une autre part de la moisson divine. Relever de ses ruines la France révolutionnaire, n'était-ce pas.
(1) Cf. Ropartz, p. 325.
aussi un noble apostolat? Il y travaillait depuis vingt ans; il y voulait dévouer sa vie. D'ailleurs, dans le poste épineux qu'il occupait, il n'avait pas attendu les généreuses paroles de Tabbé Brute pour mêler à ses œuvres d'administration des travaux de missionnaire.
Comme h Saint-Malo et à Saint-Brieuc, Tabbé Jean fut, à Paris, Fhomme de tous les ministères. Gomme autrefois aussi, c'est aux pauvres qu'il porta de préférence la parole de Dieu. Nous avons sous les yeux le texte d'un sermon prononcé par lui, à l'hospice des Quinze- Vingts (1), pour la clôture d'une mission.
Jamais peut-être sa parole n'a été plus chaude, sa charité plus pressante : « Pécheur, mon frère, s'écriet-il à la fm de son discours, n'es-tu point las de tes égarements? Depuis vingt, trente, quarante ans peutêtre, tu laboures péniblement l'iniquité, et tu sèmes ta damnation à la sueur de ton front! Pauvre âme, que je te plains! Qu'il me serait doux de penser que tu devras ton salut à ce peu de paroles, à ces plaintes douloureuses que m'arrache ton endurcissement! »
En 1818, l'abbé Garron avait créé à la fois, dans sa chapelle des Feuillantines, deux congrégations, l'une pqur les hommes, l'autre pour les jeunes filles. Elles étaient surtout composées de petites gens : commerçants, artisans, domestiques. Mais Dieu bénissait l'œuvre de son serviteur, et elle était prospère, lorsqu'il succomba, le 15 mars 1821, épuisé par d'incessants labeurs.
Les deux associations allaient se dissoudre. M. de la Mennais ne le permit pas. Il accepta de diriger la congrégation des hommes, érigée sous le vocable de « l'Annonciation de la sainte Vierge, » et il lui donna ses soins jusqu'à la fm de son séjour à Paris. Le vicaire général du Grand-Aumônier était fidèle à ses projets de Saint-Brieuc.
(1) Cet hospice était sous la juridiction du Grand-Aumônier.
UN SUPERIEUR u ULTRAMONDAIN » 417
Parmi les maisons royales placées sous la juridiction du prince de Groy se trouvait la communauté des Dames de la rue Barbette, chargées d'élever des orphelines de la Légion d'Honneur. M. de la Mennais était leur supérieur ecclésiastique.
La première fois qu'il parut dans la chapelle de l'établissement, il remarqua dans l'assistance un mouvement de curiosité dont il paraissait être l'objet. On l'avait annoncé comme très ultramontain. Quelques religieuses, peu au courant de la langue ecclésiastique, avaient compris que leur nouveau supérieur était ultramondain, et elles tremblaient déjà de confier leur conscience à un prêtre aussi peu recommandable.
Son aspect les rassura, et l'une d'elles vint, moitié confuse, moitié joyeuse, lui faire l'aveu de sa méprise. Un bruyant éclat de rire accueillit cette confidence, et l'abbé Jean se souvint toujours de cet incident, dont le récit égaya bien des fois le cercle de ses intimes (1).
De hautes relations, qu'il n'avait point cherchées, mais que lui créait son titre, lui préparaient un appui à Paris pour ses œuvres de Bretagne. Des amis de Féli, comme le comte de SenfFt, chambellan de l'empereur d'i.utriche et ministre plénipotentiaire auprès du roi de SJCirdaigne, Denis Benoist d'Azy et le baron Gottu, recherchaient sa société. Leurs prévenances, jointes à celles du prince de Groy, s'efforçaient de lui rendre douce une situation dont l'éclat officiel avait pâli. Bref, il se croyait, pour longtemps encore, attaché à ses œuvres parisiennes, lorsque la Providence combla enfin ses secrets désirs.
Le 26 août 1824 parut l'ordonnance royale qui créait un ministère des Affaires ecclésiastiques, et y nommait Mgr Frayssinous, évoque d'Hermopolis. La feuille des bénéfices était enlevée au Grand-Aumônier, qui recevait, en échange, le chapeau de cardinal. Dès lors, le poste de l'abbé Jean devenait une sinécure.
(1) 11 le racontait, vers la fin de sa vie, à ;M. Tabbé Richard, vicaire général de Nantes, aujourd'hui archevêque de Paris, de qui nous le tenons.
Fatigué de l'éclat des grandes charges, il quitta immédiatement Paris pour se restituer à la Bretagne et au labeur obscur. « Le bruit courut, et il nous a souvent avoué, dit Mgr de Léséleuc, que, renouvelant une dernière fois des instances jusqu'alors inutiles, on voulut le faire asseoir sur le siège de saint Gorentin. Mais il s'était donné à la congrégation, déjà née alors, de ses chers Frères, et les hommes de sa sorte, quand ils se sont donnés, ne se reprennent pas (1). »
Séparés après vingt-et-un mois de vie commune, le prince de Groy et son vicaire général ne devaient guère se revoir ici-bas. Des années s'écoulèrent, pendant lesquelles l'occasion manqua de raviver de chers souvenirs. Cependant Farchevêque de Rouen gardait toujours la même estime pour son ancien collaborateur. Le 23 août 1842^ il lui adressait ces lignes cordiales : « Je ne puis assez vous dire, mon cher monsieur Fabbé, toute la satisfaction que j'ai éprouvée en recevant de vos nouvelles. Vous savez combien je m'estimais heureux de vous avoir près de moi, et combien notre séparation a été involontaire. Aussi tout ce qui peut me donner de nouveaux rapports avec vous me devient par là même bieii cher (2). »
Rien peut-être n'est plus décisif en faveur du caractère de Fabbé Jean, que ce témoignage donné, après dixhuit ans, par un prince de l'Eglise, à l'humble prêtre qui l'avait fidèlement servie
(1) Op. cit. p. 31.
(2) Cf. Ropartz, p. 328.