‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 189 sur 257 · ORIGINES DE LA CONGRÉGATION DE S'-MÉEN · texte numérisé non relu

ORIGINES DE LA CONGRÉGATION DE S'-MÉEN

Aux vacances de Pâques 1825, un ecclésiastique d'aspect vénérable se présentait à la Ghesnaie. C'était M. Dubreil, supérieur du petit séminaire de Saint-Méen. Il connaissait vaguement les projets des deux frères, et, sentant luimême les avantages des liens religieux pour Favenir de son œuvre, il venait leur demander conseil.

Le petit séminaire de Saint-Méen avait été fondé, le 23 octobre 1823, par Mgr Mannay, évoque de Rennes. Tout d'abord, on fournit aux professeurs, avec le vivre et le couvert, un modique traitement; mais la maison était si pauvre, que l'on reconnut bientôt Timpossibilité de pourvoir à cette dépense. Le supérieur chercha alors dans son personnel quelques prêtres décidés à travailler avec lui sans rétribution. Trois se présentèrent, et M. Dubreil rêva dès lors d'assurer la prospérité de son collège en créant entre lui et ses confrères un lien indissoluble de fraternité.

Les choses en étaient là lorsqu'il vint à la Ghesnaie. Sa démarche n'était-elle pas la réponse de la Providence aux désirs apostoliques de l'abbé Jean? L'entente fut des plus faciles. D'ailleurs, tout semblait fortifier les espérances des deux prêtres. Mgr Mannay venait de mourir (1), et on lui donnait pour successeur l'évêque de Beau vais, Mgr de Lesquen, Fami intime de M. Jean de la Mennais.

Ecrire au prélat pour lui demander sa bénédiction en faveur de l'œuvre fut la première pensée de l'abbé Jean. Il lui nommait les quatre prêtres qui devaient, avec lui, former le noyau du futur institut. C'étaient MM. Dubreil, Nogues, Enoch et Bouteloup.

Le nouvel évêque de Rennes connaissait trop bien l'ancien grand vicaire de Saint-Brieuc pour lui refuser cet encouragement. A peine arrivé dans le diocèse, le 8 juillet 1825, il alla, sous prétexte de visiter son petit

(1) Le 5 décembre 1824.

séminaire de Saint-Méen, régulariser le projet de congrégation de quelques-uns des maîtres, et leur faire signer un premier engagement. Il donna en môme temps à M. Jean de la Mennais des lettres de vicaire général. La première retraite fut fixée au 8 septembre suivant. L'œuvre était constituée ; elle n'allait pas tarder à grandir.

En 1821, Mgr Mannay avait fondé à Rennes une société de missionnaires qui, sans autre lien que Tobéissance commune à l'évêque, se réunissaient, après leurs tournée's apostoliques, dans une maison de la rue de Fougères. Leur supérieur, ^I. Goëdro, ne tarda pas à remarquer qu'il lui serait difficile de recruter longtemps parmi les prêtres séculiers des sujets assez bien doués pour soutenir l'honneur et la fatigue des missions. A peine eut-il vu de près Tocuvre modeste qui commençait à Saint-Méen, qu'il témoigna le désir de s'y associer. Ce désir ne souriait guère à M. Dubreil, qui eût voulu conserver au nouvel institut le caractère exclusif de congrégation enseignante, mais M. de la Mennais, dont les vœux concordaient précisément avec le dessein de M. Goëdro, Fencouragea dans sa démarche et le fit admettre à la première retraite.

Cette retraite eut lieu à Ploërmel, dans la maison des Frères. La physionomie de la nouvelle association acheva de s'y dessiner. M. Jean de la Mennais fut nommé, par Mgr de Lesquen, supérieur général. Il choisit à son tour M. Coëdro comme premier assistant et supérieur des missionnaires, lui adjoignant M. Dubreil, comme deuxième assistant et supérieur du petit séminaire de Saint- Méen. On confia à M. Bouteloup la charge d'économe du même séminaire.

C'est dans cette première assemblée que Ton prit pour fête principale celle de l'Immaculée Conception et pour patrons spéciaux de la congrégation saint Méen et saint Vincent de Paul (1).

En rentrant à Rennes, M. Coëdro apprit à ses confrères

(1) On voulut ainsi conserver le souvenir de l'ancienne abbaj'e de Saint- Méen et de l'ancien grand séminaire jadis établi par les Lazaristes dans le même local.

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ce qui s'était passé à Ploërmel, et leur proposa de se réunir, comme ilFavait fait lui-même, aux prêtres de Saint-Méen. Quelques-uns l'imitèrent; ce furent MM. Gorvaisier^ Hérisson, Feildel et Lévêque. Les autres, au nombre de trois, quittèrent les missions pour entrer dans le ministère paroissial. Peu de temps après, Mgr de Lesquen sanctionna cette réunion, et affecta aux besoins de la congrégation nouvelle les 2000 francs de rente sur l'Etat dont jouissaient auparavant les missionnaires de Rennes. C'était bien peu pour subvenir aux nécessités d'hommes qui comptaient distribuer gratuitement le don de Dieu. Mais la plupart possédaient un modeste patrimoine. Au mois de novembre 1825, ils signèrent un acte aux termes duquel ils mettaient en commun tous leurs biens meubles et tous leurs revenus, ne se réservant que la propriété de leurs immeubles. A la même époque, par un traité en règle, Mgr de Lesquen leur confiait la maison des missionnaires de Rennes et le petit séminaire de Saint-Méen.

Tout souriait au zèle de M. de la Mennais. Rentré dans son diocèse d'origine, investi de la confiance entière de son évêque, il se voyait placé à la tête des œuvres qui de tout temps l'avaient le plus attiré : l'éducation des futurs prêtres, la prédication, l'instruction populaire. C'était sa vie de Saint-Rrieuc qui allait recommencer, avec l'honneur et la responsabilité d'une fondation de plus.

L'immensité de la tâche ne l'effraya point. 11 se sentait homme à mener de front, avec la grâce de Dieu, ces œuvres auxquelles il avait donné tout son cœur. Mais, s'il embrassait beaucoup, il tenait à procéder avec ordre.

Avant de reprendre ses travaux de missionnaire, il voulut établir sur des bases solides la congrégation des prêtres de Saint-Méen. Il écrivait alors à un ami : « Priez le bon Dieu de bénir cette entreprise nouvelle;

j'en attends des résultats bien précieux pour l'Eglise. Il n'en sera pas de cette congrégation comme de celle des Frères, qui est bornée à la Bretagne. Notre dessein est de nous étendre quand nous en aurons les moyens; mais l'essentiel est de bien organiser d'abord notre noviciat, car c'est de là que tout dépend. Notre saint évêque de Rennes, mon intime ami, me seconde avec ardeur, et il désire avec une sorte d'impatience nous voir nous multiplier (1). »

Le destinataire de cette lettre était M. Mazelier, fondateur d'une congrégation de Frères à Saint- Paul- Trois-Châteaux (2). Ce digne prêtre, qui avait calqué son œuvre d'ihstituteurs sur celle de M. de la Mennais, eut l'idée d'établir aussi, à son exemple, une association d'ecclésiastiques dans le diocèse de Valence, et il demanda au grand vicaire de Rennes les statuts des prêtres de Saint- Méen. L'abbé Jean les lui envoya avec des commentaires qui précisent nettement son but et ses espérances (3). Il ne paraît pas que la congrégation sacerdotale de M.

(1) Lettre médite, du 14 août 1826.

(2) Le prêtre avec lequel il avait déjà correspondu, à propos des « Petits Frères. »

(3) Voici cette lettre : nous la citons tout entière, parce qu'elle montre jusqu'à quel point le fondateur savait allier la sagesse du gouvernement à la hauteur des ambitions.

« Monsieur, j'ai l'honneur de vous adresser une copie des statuts de la congrégation de prêtres que je forme en ce moment; j'y joins la règle des frères coadjuteurs qui doivent y être attachés pour le service de nos maisons. En vous envoyant ces pièces, j'éprouve une sorte d'embarras, parce qu'il me sera très difficile de vous donner dans une seule lettre toutes les explications nécessaires pour que vous puissiez vous former une idée bien nette de mon plan; cependant, je vais vous l'exposer de mon mieux.

Les maisons des missionnaires établies dans les divers diocèses n'ont et ne peuvent avoir aucune solidité; ce n'est pas seulement parce qu'il n'y a pas de règle proprement dite dans la plupart d'entre elles, mais encore 1° parce qu'elles sont trop peu nombreuses; 2" parce que les sujets qu'on y reçoit ne font point de noviciat; 3° parce qu'elles ne sont point fondées; 4° parce que ceux qui s'y attachent n'ont point d'avenir, etc.

Pour obvier à ces inconvénients et à beaucoup d'autres qu'il serait trop long de rappeler, j'ai pensé qu'avant tout, il fallait avoir des établissements d'éducation pour y élever les sujets qui doivent entrer plus tard dans la congrégation, et pour lui fournir les ressources dont elle a besoin pour se soutenir et s'étendre.

Ainsi, nous nous sommes chargés, tout d'abord, de la direction du petit séminaire de Saint-.Méen : nous l'avons pris à notre compte, et c'est avec le produit du pensionnat que nous pourvoyons à une partie de la

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Mazelier ait prospéré; mais sa congrégation de Frères lui a survécu, et s'est réunie plus tard à celle des Petits Frères de Marie.

dépense des missionnaires, dont nous pouvons, par ce moyen, accroître Je nombre presque indéfiniment.

Nous avons acheté, en notre nom propre, une autre maison à Fougères, pour y placer le noviciat de la congrégation. Nous n'en jouissons pas encore, mais enfin ce sera là que résidera le plus souvent le supérieur général, et qu'on se réunira dans le temps des vacances, c'est-à-dire pendant quatre mois de l'armée pour les missionnaires, en vertu d'un traité spécial passé avec l'évcque, et pendant environ deux mois pour les autres prêtres employés à l'éducation. On s'y occupera d'études et d'exercices de piété.

Nous sommes déjà 18, savoir 8 missionnaires, 6 prêtres attachés à Saint-Méen et 4 ordinands , à qui nous faisons faire la philosophie et la théologie chez nous. Avant deux ans, j'espère bien que nous doublerons en nombre, car, pour le seul diocèse de Rennes, en supposant que Monseigneur ne nous donne pas son second petit séminaire, il faut que nous soyons une quarantaine : un supérieur général, un maître des novices, 2 professeurs, 12 missionnaires; 12 ou 15 professeurs de toute espèce et 8 ou 10 jeunes novices. Il sera indispensable aussi que j'aie quelqu'un pour m'aider, c'est-à-dire des assistants, dont l'un partagerait avec moi le soin de 56 établissements de Frères enseignants déjà fondés. Chaque année il s'en forme de nouveaux, et dès à présent j'ai peine à suffire à tous ces détails; que sera-ce donc par la suite?

Nous avons fait entre nous, c'est-à-dire entre les 9 premiers seulement, pour le temporel, une société universelle, conformément au code civil; par conséquent, nous pouvons nous perpétuer et posséder très légalement; plus tard, je pourrai vous communiquer cet acte et ceux qui en sont la suite, car il en a fallu plusieurs pour que nous fussions en règle et

Eour nous mettre à l'abri de toutes les difficultés qu'on peut raisonnalement prévoir.

Monseigneur incorpore les sujets qu'il nous donne, et ne réserve les droits sur eux que dans le cas où ils quitteraient la congrégation. Ce point est essentiel; autrement il n'y aurait rien de stable, puisque chacun' pourrait être appelé à d'autres emplois où à d'autres œuvres par l'Ordinaire, comme il arrive ailleurs et trop souvent.

Tout ceci vous paraîtra peut-être bien compliqué : cependant rien n'est plus simple, du moins pour nous ; et il en serait de même pour vous, si nous pouvions avoir ensemble quelques jours d'entretien. Tâchez donc de venir! Quelle joie pour de vrais prêtres que de conspirer de la sorte pour la gloire de Celui dont ils doivent perpétuer, sur la terre, le divin ministère de zèle et de charité! Si, comme je le désire si vivement, et comme je l'espère un peu, vous vous décidez à faire le voyage, ayez la bonté de me l'écrire assez tôt, pour que je puisse convenir avec vous d'avance de nos itinéraires respectifs : j'ai l'honneur d'être de tous les hommes de «-e monde le plus ambulant; mais je calcule mes mouvements de manière à ne jamais contrarier une date, quand c'est le cœur qui l'a fixée. — Le mien est pénétré de reconnaissance pour tout ce que vous me dites d'aimable. — Ah. priez donc! continuez de faire prier pour le pauvre prêtre breton, grand-maître de l'alphabet, qui est et sera pour la vie

Tout à vous en N. S.

L'abbé J.-M. de la Mennais.

Vous remarquerez que, pour faire réussir mon entreprise, j'ai besoin de plusieurs années : mais quelle est donc l'institution durable que Ion puisse improviser? La folie du siècle est de vouloir résoudre cet insoluble problème : on veut recueillir le lendemain du jour où l'on sème. »

Les demandes d'admission affluèrent bientôt à la rue de Fougères ; mais M. de laMennais tenait plus à la qualité qu'au nombre. Lorsqu'il connaissait un prêtre zélé, mais soufl'rant de Fisolement, ou un jeune homme épris d'idéal et capable de sacrifice, il leur faisait volontiers des avances ; quant aux natures honnêtes, mais molles et sans élan, il les écartait à tout prix (1).

L'abbé Jean avait projeté d'établir le noviciat de la nouvelle société à Rillé, près Fougères, dans un ancien couvent entouré d'une délicieuse campagne. Les locataires de cet immeuble refusèrent de le quitter en temps convenable, et il fallut laisser les jeunes aspirants à Rennes, en compagnie des missionnaires.

Pour allumer l'enthousiasme au cœur de cette jeunesse, il fallait lui montrer la grandeur du but. L'abbé Jean s'en chargea, spécialement à la retraite de 1827. On remarqua, dans son discours d'ouverture, la liberté singulière avec laquelle il signalait les besoins intellectuels du clergé (2).

Ce ministère l'attirait et le consolait : n'avait-il pas rêvé toute sa vie d'être l'apôtre des ordinands? Néanmoins

(1) « 11 y a quarante ans. écrivait naguère un vénérable chanoine de Rennes, 'c'était à Vitré en 1827, j'achevais mes études au petit séminaire de cette ville. Un jour, un ecclésiastique petit et maigre, au teint basané, à l'œil vif, le front large et haut déjà sillonné de plis profonds, parut au réfectoire. Sa présence inaccoutumée excita Fattention des maîtres et des élèves, des maîtres surtout, dont la plupart paraissaient aussi surpris qu'honorés d'une telle visite. Ce prêtre était le frère du célèbre auteur de V Indifférence, alors à l'apogée de sa gloire. Homme d'action, il avait récemment fondé une société de prêtres pour lesJDesoins du diocèse. Il vit en particulier le principalprofesseur de l'établissement, et, à quelques mois de là, le professeur et deux de ses élèves entraient dans la congrégation de M. de la Mennais: J'étais l'un de ces élèves. Depuis cette épocfue, des événements bien divers se sont cassés, bien des rapports ont été rompus ou intervertis; mes relations' avec le bon Père ont toujours .subsisté. » • .

Celui qui parlait ainsi en 1867 n'était pas devenu peut-être un des plus brillants disciples des La Mennais. Néanmoins il leur avait fait honneur par la constante dignité de sa vie et son parfait dévouement à l'Eglise. C'était le pieux abbé Ilouet, que nous avons déjà rencontré à diverses pages de notre récit.

(2) Voir un fi'agment de ce discours à la fm du volume (Appendice C),

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