‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 192 sur 257 · LA CONGREGATION DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

LA CONGREGATION DE SAINT-PIERRE

Pendant ces années si remplies, M. de la Mennais partage son temps entre Ploërmel, Saint-Méen, Rennes et la Ghesnaie. Mais c'est à Ploërmel, an milien de ses « Petits Frères » qu'il réside d'ordinaire.

Chose merveilleuse ! parmi des occupations aussi variées, on peut dire aussi disparates, son activité se décuple. Il suffit à tout; bien plus, il embrasse par la pensée de nouvelles œuvres.

Son rêve de société ecclésiastique est réalisé. Il a entre les mains un groupe de prêtres intelligents et laborieux, presque tous appliqués aux missions ou à l'enseignement. Qu'à ces hommes d'action viennent se joindre des hommes d'étude, et alors, ne sera-ce pas cette « association » que tant de fois son frère et lui ont appelée de leurs vœux? Ces pensées le hantent, surtout lorsqu'il revient de la Chesnaie après une conversation avec Féli.

Celui-ci en est encore à ses projets d'école. En 1826, il réside seul dans son manoir avec l'abbé Gerbet, mais il médite toujours de s'associer de jeunes prêtres instruits et môme des laïques disposés à faire campagne avec lui contre le gallicanisme.

Non seulement il encourage les espérances de Jean, mais il tente, pour la vingtième fois peut-être, de l'attirer près de lui : « Tu sais, lui écrivait-il de la Ghesnaie en février 182G, que nous avions le projet de nous réunir ici quelques amis pour vivre et travailler ensemble. Cela paraît devoir s'arranger, et mieux peut-être que nous ne l'espérions. D'un autre côté, des personnes à qui je m'intéresse ont le désir de se consacrer à l'éducation de la jeunesse (1), et il se pourrait faire peut-être qu'elles réussissent à traiter du collège de Juilly, qui est dans un grand état de décadence. Elles seraient fort aises d'avoir tes conseils, et, de mon côté, je désirerais extrêmement que nous pussions nous réunir tous deux : ce qui ne t'empêcherait pas de conduire tes affaires de Bretagne, où tu ferais des voyages aussi longs et aussi fréquents que tu le jugerais convenable (2). »

Vouloir fixer Jean à la Ghesnaie, tout en lui laissant la direction de ses œuvres, c'était la part d\itopie qui se mêlait trop souvent aux projets de Féli. Jean le comprit et le fit comprendre à son frère. En attendant que s'opérât la réunion de l'école embryonnaire de la Ghesnaie à la congrégation de Saint -Méen, on décida d'agir avec énergie et, autant que possible, de concert.

« Il faut agir », tel est le mot d'ordre que l'abbé Féli avait rapporté de Rome. Ge mot d'ordre venait à son heure. Le gallicanisme sévissait plus que jamais au ministère des Affaires ecclésiastiques. Gette doctrine de servitude, au nom de laquelle les parlements forçaient autrefois les curés d'administrer les sacrements à des indignes, au nom de laquelle plus tard l'Assemblée nationale décrétait la constitution civile, et Napoléon prétendait imposer sa volonté au pape, le gouvernement de la Restauration s'en autorisait pour légitimer les pires intrusions. Toute la politique du Roi Très-Ghrétien visà-vis du Saint-Siège se résumait alors dans deux faits : les

(1) C'étaient les abbés de Salinis et de Scorbiac.

(2) A. Blaize, Œuvres inédites, efc, t. II, p. 32.

négociations pour l'annulation du concordat de 1801 et Fobligation imposée à tous les professeurs de théologie d'enseigner la doctrine des quatre articles.

On se rappelle comment, à Saint-Brieuc, Fabbé Jean avait éludé cette dernière injonction. Les maximes de l'assemblée de 1682 n'en étaient pas moins enseignées aux jeunes clercs dans la plupart des diocèses. C'était l'erreur officiellement imposée à des esprits sans défense.

Les deux La Mennais imaginèrent de rédiger une réfutation en règle des quatre articles, ^et de la faire pénétrer sous main dans tous les séminaires. L'opuscule, écrit en latin, sous la forme didactique des manuels de théologie, parut sous le titre à\Aphoris7nata (1). Il tenait en huit pages, mais ces huit pages valaient un gros livre. Jamais les contradictions du code gallican n'avaient été relevées avec cette vigueur; jamais on n'avait présenté avec plus de logique la nécessité de Tinfaillibilité pontificale (2).

On avait compté sans la police du roi. Une douane intérieure très sévère était chargée de surveiller tout ce qui venait de la Ghesnaie à l'adresse de l'aumônier de Henri IV. Ce qui paraissait suspect était expédié au ministère des Affaires ecclésiastiques. Apkorismata! (ixxoï de plus suspect! ... Au lieu d'adresser le manuscrit au destinataire, le ministre, Mgr Frayssinous, le transmit à

(Ij Voici le titre complet de l'opuscule : hi quatuor articulos declavationis anrio 1682 éditas aphorismata ad juniores tkeologos, auctore F, D. L. M.

(•2) Le 2 décembre 182o, M. Gerbet écrivait de la Ghesnqiie à l'abbé de Salinis : « Je vous envoie ci-joint, mon cher ami, des observations latines sur les quatre articles destinées à être répandues parmi les clercs des séminaires. Veuillez les faire imprimer le plus tôt possible, puis avoir la bonté de revoir vous-même les épreuves. Je suppose que vous ne trouverez pas mauvais que le Mémorial fasse ce cadeau de bonne année aux séminaristes. Messieurs de la Mennais vous prient avec moi de soifmer l'impression et de prendre les moyens les plus convenables pour en faire parvenir un certain nombre d'exemplaires dans tous les séminaires de France. Il faut trouver dans chaque ville à séminaire un correspondant dont les principes et les relations nous garantissent qu'il s'acquittera fidèlement de la commission de faire circuler ces aphorismata parmi les élèves en théologie. » Suivait une liste de correspondants («).

(a) Nous trouvons dans celle lisle quelques noms déjà connus de nos lecteurs : l'abbé Langrez, chanoine à Quimper ; labbé Coëdro, supérieur des missionnaires de Rennes ; l'abl)é Vielle, chanoine à Saint-Bïicuc ; l'abbé Deshayès, supérieur des Filles de la Sagesse à Saint-Laurent-sur-Scvre.

M. Boyer, de Saint- Sulpice, pour qu'il préparât une réponse.

Ce dernier rencontra, sur les entrefaites , l'abbé de Salinis, et lui dit, avec sa simplicité proverbiale : « Mais, vous n'y pensez pas, mon ami ! Vous voulez donc mettre le trouble dans tous les séminaires avec vos aphorismes ! »

L'opuscule n'avait pas encose paru.

— « Comment savez- vous, reprit le fin Béarnais, que ces aphorismes existent ?

— C'est Frayssinous qui me les a envoyés. J'ai déjà mon antidote tout prêt. »

L'antidote parut, en effet, avec les aphorismes. Mais cette pâle réfutation ne fît qu'appeler l'attention sur Fopuscule des La Mennais.

L'abbé Féli réservait, d'ailleurs, au gallicanisme des coups plus retentissants. Dans cette campagne qu'il voulait décisive, il allait avoir constamment à ses côtés son frère Jean pour forger ses armes, du, du moins, pour en vérifier la trempe.

Le 1^^ décembre 1825, celui-ci écrivait à M. Querret, devenu professeur de mathématiques à la faculté des sciences de Montpellier : « Féli travaille; il en dira de belles, comptez-y (1)!

Féli en dit de belles, en effet, mais qui ne furent pas du goût de tout le monde. Au commencement de 1826 paraissait son livre intitulé : De la religion considérée dans ses 7'apports avec ¥ ordre politique et civil.

« C'est effrayant de talent » disait Frayssinous- On y démontrait que, pour un pays essentiellement chrétien comme la France, il n'y avait que deux politiques possibles :

(1) Un mois plus tard, il écrivait au même : « Il (Féli) va publier la seconde partie de son ouvrage sur La religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. Préparez vos oreilles à entendre un beau tapage. Si, de cette fois-ci, il ne va pas en prison, il faut désespérer d'y aller jamais. » — Cité par A. Roussel, Lamennais, etc. 1. 1, p. 187.

la politique catholique, et, pour tout dire, ultramontaine, . et la politique révolutionnaire ; que vouloir chercher une politique intermédiaire appuyée sur de prétendues traditions nationales faussement décorées du nom de libertés gallicanes^ c'était s'acheminer vers Fanarchie. « Sans le pape, disait l'auteur, pas de christianisme; sans le christianisme, pas de religion; sans religion, pas de société. »

Le gouvernement répondit à cet avertissement par une citation devant la police correctionnelle. C'était préparer un triomphe à l'écrivain. Celui-ci parut devant le tribunal en habit ecclésiastique, assisté de Berryer et de l'abbé Gerbet. Après la plaidoirie du grand avocat, le prévenu se leva, et prononça les paroles suivantes, avec un accent d'autorité qui remua l'assistance :

« Je dois à ma conscience et au caractère sacré dont je suis revêtu de déclarer devant le tribunal que je demeure inébranlablement attaché aux principes que j'ai soutenus, c'est-à-dire à l'enseignement invariable du chef de l'Eglise, que sa foi est ma foi, sa doctrine ma doctrine, et que, jusqu'à mon dernier soupir, je continuerai de la professer et de la défendre. » On le condamna, pour la forme, à trente francs d'amende.

Jean était accouru pour assister à ce qu'il appelait la fête de Féli. Il arriva trop tard, mais il espérait bien se dédommager quelque jour. « Dans l'état d'irritation où sont les esprits, écrivait-il à M. Querret, il est impossible qu'il n'y ait pas d'autres procès du genre de celui-ci, car vous sentez bien qu'on ne gardera pas un lâche silence (1). »

Son voyage, d'ailleurs, ne devait pas être tout à fait infructueux. Dans le prétoire même où l'on jugeait Féli, il rencontra « un homme à larges épaules, à grosse tête, à gros traits (2), » qui venait à Paris du fond de la Lorraine, pour s'attacher à la fortune du polémiste. C'était l'abbé Rohrbaclier, une des futures colonnes de

(1) Cité par A. Roussel, op. cit., l. I, p. 190.

(2) Maurice de Guérin, Reliquiœ.

la congrégation de Saint-Méen. Il devait partir, Tantomne suivant, pour la Bretagne, où nous le retrouverons bientôt.

L'abbé Jean avait prédit que Témotion causée par la condamnation de Féli ne s'apaiserait pas de si tôt. Il voyait juste. En pareille occurrence, ce sont les écrivains qui sont condamnés à l'amende, mais c'est le gouvernement qui paie, et, pour trente francs, la Restauration se fit un adversaire implacable qui ne cessa plus de la maudire.

Cependant le ministère ne désarmait pas. On eut l'audace d'enjoindre aux évoques la réprobation publique et officielle des doctrines contenues dans le livre de Féli. Quelques-uns refusèrent net, comme le cardinal de Clermont-Tonnerre, qui écrivit fièrement : « Ma devise est : Etiamsi omnes, ego non (1). » Quatorze signèrent la profession de foi gallicane ; un grand nombre répondirent en faisant d'importantes réserves, ce qui n'empêcha pas le gouvernement d'afficher leurs noms au Moniteur parmi ceux de ses partisans.

Féli souffrait vraiment pour la cause de l'Eglise. Sa santé, toujours chétive, s'altéra jusqu'à inquiéter son entourage. Au mois de septembre 1826, une maladie de cœur se déclarait, et on dut l'envoyer aux eaux de Saint-Sauveur, dans les Pyrénées.

Cette lutte, dans laquelle l'abbé Jean l'avait guidé parfois, soutenu et consolé toujours, avait resserré leur intimité. Devant les manifestations d'un zèle trop violent, mais sincère et admirablement courageux, les inquiétudes de jadis avaient disparu : Jean était fier de Féli. A la tendresse du frère se joignait la reconnaissance du prêtre. Aussi avec quelle sollicitude il veille sur cette santé menacée !

(1) 11 est difficile de rendre avec concision cette énergique formule. Peut-être pourrait-on la traduire par les mots : « Seul contre tous. »

Au mois d'avril 1827, Féli est revenu à Paris, faible encore et peu en état de soutenir les fatigues de la polémique. Jean accourt aussitôt, et l'emmène en Bretagne à petites journées.

« A la Ghesnaie, écrit-il, seul au milieu de ses bois et de ses livres, il jouira de quelque repos, et il en a grand besoin après tant de secousses douloureuses. Hélas! il n'en goûtera jamais un parfait. Dieu l'a fait soldat ; sa vie est un grand combat contre tous les ennemis de la vérité, dont la haine est infatigable (1). »

Le repos de la Ghesnaie ne devait pas réparer de si tôt un organisme épuisé. Au mois de juillet suivant, l'abbé Féli sentit de nouveau ses forces décliner. On crut d'abord à une fatigue passagère : mais une fièvre bilieuse se déclara bientôt, et le mal fit de si effrayants progrès, que M. Blaize, beau-frère des La Mennais, manda en toute hâte Fabbé Jean, qui se trouvait à Ploërmel.

Gelui-ci arriva le 26, au soir. Il vit tout de suite que l'état était fort grave, et, imposant silence à sa douleur^ il administra lui-même à son frère l'extrême-onction. M. Gerbet, qui avait reçu ses confidences suprêmes, lui donna, Tés larmes aux yeux, l'absolution des mourants.

Quand on lui porta le saint viatique, il parut recouvrer toute sa force. Ge fut une scène émouvante. Féli ne regrettait pas de mourir :

« Mon ami, répétait-il à M. Gerbet, j'ai bien envie de m'en aller; j'ai assez de la terre. »

Et, se tournant vers Jean : « Je te lègue la plus belle chose du monde, la vérité à défendre. »

A minuit, il pria d'ouvrir la fenêtre. La lune rayonnait, pâle et douce, sur les eaux calmes de l'étang.

« La nuit est belle », dit son garde-malade.

— Pour ma paix, s'il plaisait à Dieu, ce serait la dernière, » répondit-il d'une voix presque éteinte.

Le lendemain, il tomba en agonie. Geux qui l'entouraient

(1) Lettre au comte de Sentît, citée par Forgues. t. I, p. 308, en note. (Paris, 9 avril 1827.)

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