‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 204 sur 257 · LES ÉTUDES ÏHÉOLOGIQUES A MALESTROIT · texte numérisé non relu

LES ÉTUDES ÏHÉOLOGIQUES A MALESTROIT

Le philosophe de hi Chesnaie régnait au séminaire mennaisien : les lettres de Tahbé de Hercé le prouvent surabondamment. Il ne faudrait pas croire cependant que \ Essai sur l indifférence fût le seul livre classique usité dans cette maison; c'eût été un manuel par trop incomplet. On s'en servait pour faire étudier les prolégomènes de la théologie; après quoi, on mettait entre les mains des ordinands saint Thomas pour le dogme, et, comme autrefois au séminaire de Saint-Malo, saint Liguori pour la morale. C'était, pour le temps une grande hardiesse. Ces deux auteurs, dont renseignement théologique de nos jours s'inspire à peu près partout, étaient alors bannis des séminaires : l'un, à cause de l'influence cartésienne qui dominait encore le monde . ecclésiastique, et qai avait fait oublier la philosophie du moyen âge; l'autre, à cause de ses principes nettement opposés aux pratiques jansénistes (1).

Mais c'est surtout par leur méthode d'enseignement que les professeurs de Malestroit rompaient résolument

midi, le dîner, la lecture, et ensuite la récréation, où la boule et les quilles amusent les amateurs. Je me promène, ou je cause, ou je m'arrête à juger des coups. A deux heures, la cloche avertit pour la récitation du chapelet. xXous le disons, Félix et moi, en nous promenant; puis nous avons silence, et nous étudions la théologie juscpi'à sept heures, sauf une visite au Saint Sacrement, qui ne doit durer qu'un quart d'heure. On veut qu'ici tout soit donné à Tètude; étudier, c'est prier. A sept heures trois quarts, chacun fait la lecture spirituelle dans sa cellule ; à huit heures, V Angélus, puis le souper et la récréation. Nous sommes au lit à neuf heures et demie, pour en sortir au coup de cinq heures. »

On aura remarqué le thème imposé à M. de Ilercé pour ses études du matin, le « grand syllogisme qui devait contenir toute l'histoire des croyances universelles et catholiques ». On devine, à l'embarras de l'expression, c[ue le néophyte ne s'est point assimilé toute la doctrine mennaisienne: en tout cas, il n'en est point encore au ton de l'enthousiasme ; il raille même agréablement M'"^ de Vautleury de son engouement pour le « grand homme ».

:1) Dès le 18 février 1829, Fabbé Blanc avait fait connaître brièvement à Félicité de la Mennais le programme d'études de Malestroit.

« Je viens, disait-il, à notre communauté. La voilà en mesure, et tout notre règlement en plein exercice. Depuis plus de quinze jours, tout le monde paraît fort content de l'ordre de choses qui règne ici, et M. Rohrbacher, entre autres, ne tiouve pas de lieu sur la terre où l'on puisse être mieux. Malgré la privation d'une partie de nos livres, qui se trouvent encore à Saint-Méen, les conférences sur la théologie et le grec tous les jours, et celles sur l'Ecriture sainte et l'Histoire

avec les habitudes reçues. Les élèves ne suivaient, à proprement parler, aucun manuel. Ils se faisaient euxmêmes leurs traités de théologie en français, d'après les ouvrages qui leur étaient indiqués par le professeur, afin que les compositions pussent servir en même temps d'exercice de style.

Tous les travaux étaient lus à la conférence, de sorte que chacun pouvait prohter de ce qu'avaient fait les autres, tout en s'exerçant à une critique judicieuse et courtoise. Le professeur parlait ensuite, et quand c'était Fabbé Gerbet, il développait assez souvent quelques chapitres des ouvrages qu'il avait en préparation.

Partout, mais particulièrement en histoire et en morale, on appliquait la doctrine à la solution des problèmes contemporains; toujours on s'efforçait d'être actuel, animé, vivant.

On n'avait pas craint d'introduire dans le règlement du noviciat, un article ainsi conçu : « Une cause de trouble pour les novices, ce sont les événements politiques. 11 serait bien à souhaiter que le bruit n'en vînt pas jusqu'à eux, mais cela étant peu possible dans l'état actuel des choses (1), et cette connaissance entrant indirectement, sous quelques rapports, dans le but des travaux de la congrégation, les novices s'appliqueront du moins à la sanctifier, comme les autres connaissances, par des vues surnaturelles.

« Dégagés de ces passions qui agitent les partis, ils verront surtout et avant tout, dans les révolutions et autres événements politiques, la suite et le développement des plans de la Providence et des desseins de Dieu sur son Eglise. Ils éviteront les discussions et tout

ecclésiastique, le dimanche, vont bien. Pour la morale, nous avons suivi Tavis de M. l'abbé Jean, et, tous les jeudis matin, à 10 h. 3/4, il y a une conférence sur le Traité des Actes humains, dont les frais sont faits par ceux qui s'attendent plus prochainement à recevoir les ordres sacrés. Ils présentent l'analyse des matières prévue», et nous y faisons les remarques nécessaires. » A. Roussel, Lamennais, d'après des dociiînents inédits, t. I. p. 224.

(1) Cet article paraît avoir été rédigé après 1830.

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cè qui no serait qirune vaine pâture donnée à la curiosité et à Tauiour-propre. Le récit des nouvelles ne sera pour eux que le récit des faits contemporains, dont ils auront à tenir compte plus tard dans leurs études et leurs rapports avec la société. En un mot, ils renfermeront ce genre de connaissance, ainsi que tous les autres, dans la lin commune de leurs études, en les rapportant uniquement à la gloire de Dieu et à la défense de tous les intérêts de son Eglise (1). »

Ces avis supposent que les gazettes pénétraient dans la maison et n'étaient pas interdites aux élèves. On allait plus loin. Les meilleurs sujets écrivaient de temps à autre un article philosophique ou religieux, que Fabbé Rohrbaclier envoyait ensuite au Mémorial calholiquc ou au Correspondant (2).

Une telle méthode d'enseignement ne conviendrait pas assurément à tous les élèves d'un séminaire. Elle suppose des connaissances variées et une maturité dont tous ne sont pas capables; mars, appliquée avec discernement, n'est-elle pas plus propre que toute autre à éveiller l'initiative et à maintenir l'esprit en activité?

Il y avait d'ordinaire, daus l'après-midi, quelques heures consacrées à l'élude des langues et à la littérature. Félicité

(1) Extrait d'un manuscrit intitulé : Règlement des novices. Ce manuscrit est de la main de l'abbé Blanc. — Archives des Frères.

(2) Ces articles devaient être envoyés à la Ghesnaie, et subir la censure du maître. Celui-ci n'était pas toujours tendre pour les élucubrations des débutants, et l'abbé Gerbet lui-même transmettait parfois à Malestroit des observations qui n'avaient rien de flatteur. Le bon Ronrbacher prenait alors la défense des écrivains novices : « Je crois devoir vous dire, mandait-il à l'abbé Gerbet, le 7 mars 1830, que votre improbation si laconique de l'article de M. Jourdain a répandu le découragement parmi nos jeunes frères. Si on leur renvoyait leurs articles en indiquant pourquoi telle ou telle partie n'est pas bien, ils travailleraient avec quelque espoir; mais quand, au lieu de cela, il ne leur vient qu'un mot

* bref, qui ne leur apprend qu'une chose, c'est qu'ils n'ont pas réussi, ils perdent tout courage. Voilà ce que je leur ai entendu dire. J'en ai fait part à M. l'abbé Jean, pour vous prier d'y faire attention. Aussi, n'ai-je pas cru devoir m'adresser à M. Jourdain pour lui faire recommencer son article. J'en ferai de môme pour M. Houet, d'autant plus qu'il se dispose à la prochaine ordination. Sans parler de votre dernière réponse, qui augmenterait encore le découragement, je tâcherai de refaire l'article moimême et de vous le renvoyer, en vous priant d'y changer ce que vous jugerez à propos. » — Lettre inédite. — Archives des Frères.

delaMennais qui, au dire de M. de Hercé, «était heureux quand il avait écrit, à sa satisfaction, dix lignes par joud., voulait à tout prix que cette partie des études fût très soignée. C'était peut-être attribuer beaucoup d'importance, dans un noviciat ecclésiastique, à des exercices purement profanes, et les ennemis de l'abbé Féli ne se firent pas faute de lui reprocher amèrement cette innovation. Etaitelle vraiment blâmable? Nous ne le pensons pas. La science du prêtre ne ressemble pas tout à fait à celle du médecin ou du jurisconsulte. Ces deux hommes conseillent ou prescrivent; ils n'enseignent pas. Leur science peut être utile, à la rigueur, sans revêtir un vêtement élégant ou gracieux. La doctrine du prêtre,* au contraire, doit passer peu à peu de son intelligence dans celle de ses frères ; pour y pénétrer, il faut qu'elle se rende attrayante. Le prêtre est un homme qui enseigne, et, par suite, qui parle ou qui écrit; il ne saurait donc se préparer trop soigneusement à bien parler et à bien écrire, puisque, d'ordinaire, son influence est à ce prix.

Les La Mennais ne voulaient pas limiter à la France Fapostolat des religieux de Saint-Pierre. Ils présageaient comme possibles, dans un avenir prochain, le retour de F Angleterre au catholicisme et la réunion à l'Eglise romaine des sectes dissidentes d'Orient. Ils voulaient que leurs disciples pussent travailler à ces deux grandes œuvres; en conséquence, ils leur faisaient étudier à fond les langues vivantes les plus répandues, et même les principales langues orientales. Outre Fhébreu, le grec et le latin, qui étaient obligatoires, l'anglais, l'italien, le chinois, Farabe, le persan, étaient étudiés avec succès. Le sanscrit même n'était pas négligé. Les deux fondateurs avaient deviné qu'un jour le Christ serait mis en parallèle avec Bouddha, et ils voulaient former des savants capables* de défendre le catholicisme sur le terrain de l'histoire des religions. « L'abbé Féli, dit M. de Hercé, est persuadé que c'est dans l'Inde qu'on trouvera des richesses pour Fhistoire de la religion, et que c'est là qu'il faut aller ies chercher. »

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