CHAPITRE XXIV
INQUIETUDES ET COMRADICTIOISS.
Pendant trois ans, de 1829 à 1832, on put croire à l'avenir de la congrégation de Saint-Pierre. De très vieux amis, d'anciens confrères du collège de Saint-Malo, s'étaient de nouveau groupés autour de M. de la Mennais.
C'étaient M. Marchais, enrôlé parmi les missionnaires, M. Ruault, dont nous parlerons plus longuement, et le saint abbé Bachelot, qui n'hésita pas à quitter une cure où il était vénéré (1), pour accepter une chaire de quatrième au collège de Saint-Méen.
Mgr de Lesquen ne faisait pas mystère de sa prédilection pour la jeune société. Après la fermeture du collège-séminaire de Vitré, en mai 1831, il transporta à l'établissement de Saint-Méen le titre et les privilèges de petit séminaire diocésain.
Les études étaient fortes à Saint-Méen ; les parents des élèves ne tarissaient pas sur l'excellence des méthodes et le dévouement des maîtres.
Partout les missionnaires de la maison de Rennes étaient demandés, fêtés, presque vénérés.
Un seul point noir, sans présager immédiatement la tempête, troublait de temps à autre la sérénité du ciel :
(1) Celle de Saint-Jouan-des-Guérets. — Voir la Vie de M. Bachelot, curé de Pleine-Fougères, par un curé du diocèse de Rennes, p. 50,
LES u PÈLERINS DE LA LIBERTÉ» 481
les doctrines de F Avenir étaient discutées au foyer des recteurs bretons. Dans la congrégation môme, surtout à Saint-Méen, elles trouvaient des contradicteurs. Si le plus grand nombre des professeurs, les jeunes surtout, persuadés que leur supérieur général était appelé à régénérer la société, propageaient avec ardeur ses principes, d'autres, plus calmes, parce qu'ils avaient plus vécu, faisaient des réserves.
M. de la >Jennais craignait de voir les discussions s'envenimer, et la différence des idées s'opposer à Tvmion des cœurs. Mais lorsque les trois «pèlerins de la liberté », l'abbé Féli, l'abbé Lacordaire et Montalembert, partirent pour Rome^ afin d'aller soumettre au pape leurs doctrines et leurs plans d'action, toutes ses craintes s'évanouirent. Autour de lui, les débats cessèrent, et l'on attendit en paix le verdict du Vatican.
Pendant plusieurs mois, la confiance fut entière. Les lettres de Rome étaient rassurantes. Tout en protestant de sa soumission au jugement, quel qu'il fût, Féli ne cachait pas sa foi au triomphe prochain de ses idées.
Persuadé que les pèlerins allaient revenir avec les constitutions de la société signées de la main du pape, de plus en plus consolé par le développement de son œuvre de Frères, Fabbé Jean était tout à la joie du succès. Jamais sa conversation n'avait été plus pétillante, plus semée de mots heureux.
C'est avec les enfants surtout qu'il s'épanouissait. Plus que jamais il excellait à faire goûter le devoir en lui donnant un aspect aimable (1). Aussi comme on l'acclamait lorsqu'il paraissait dans les classes!
C'est dans cette atmosphère de gaité et de paix que,
!l)A chaque reiiouvellement d'année, les élèves de Saint-M«»en lui adressaient leurs compliments. Voici la joyeuse réponse cpi'il leur fît. le \" janvier 1832 : « Messieurs, l'artiste dont vous me demandez l'adresse, qui fait des bottes enchantées avec lesquelles on avance, à chaque pas, de sept lieues sur le chemin si difficile des sciences et des lettres, demeure daus le royaume des Bonnes Etudes, département des Bibliothèques, canton de la Mémoire, commune de rApplication, rue de la Diligence, hôtel de la Sagesse, n"l ; son prénom. Esprit; son nom. TravaiL
» Puisque vous désirez avoir avec lui des relations particulières, vous
six mois après, éclata, comme un coup de foudre, l'Encyclique Mirmn vos (15 août 1832).
Féli était condamné! Il venait de quitter ritalie. et, pour comble d'épreuves, il ne pouvait rentrer en France, sous peine de se voir emprisonner pour dettes (1) !
Au premier moment, le pauvre Jean fut atterré. Quelle allait être Tattitude de son frère? 11 eut quelques jours d'horrible angoisse.
'Mais quand il connut en détail le premier acte du drame terrible qui s'ouvrait alors : cette prière prolongée, le soir, à Munich, dans une chambre d'hôtel, par le polémiste désavoué et vaincu ; les paroles de soumission et d'humilité échangées entre lui et ses compagnons de lutte ; la déclara-
serez bien aises, sans cloute, qu'après a'ous avoir donné son adresse, je vous donne son signalement.
» Messieurs, le voici. Le sieur Travail est noble, incontestablement. Tout le monde sait qu'il est issu d'une famille fort ancienne, dont on ne peut retrouver l'origine sans remonter jusqu'au jour où, pour la première fois, Adam bêcha la terre: où, pour la première fois, Eve fila. Quoique vieux, son tempérament est robuste, et rien ne le fatigue. Cependant il mange peu et dort encore moins, car il aime beaucoup les longues veilles. 11 est habituellement sérieux ; toutefois, lorsqu'il prend quelque courte récréation pour réparer ses forces, il saute, il est joyeux
» Le sieur Travail a plusieurs genres de mérite, que je dois vous faire connaître. Souvent il se fait médecin, et je puis vous assurer qu'il guérit les jeunes gens, avec une merveilleuse facilité, de toutes les maladies de leur âge. Souvent aussi il se fait avocat, et, d'une seule parole, il gagne la cause des écoliers accusés devant leurs maîtres . . . Enfin il se fait le protecteur d'une foule déjeunes gens qui n'en ont pas d'autres que lui sur la terre, 11 leur procure des emplois; il leur ouvre les trésors de la fortune et de la gloire.
» A plusieurs môme, il a donné des couronnes; il jouit d'un pouvoir immense. Pour que tout aille bien dans une famille, il suffit qu'il s'en mêle et qu'on ne le dérange pas. Pour que tout allât bien dans un Etat, il faudrait le nommer premier ministre.
Néanmoins le sieur Travail a un grand nombre d'ennemis, je dois vous en prévenir, Messieurs; il court mille bruits calomnieux sur son compte dans les écoles. On le représente sous les traits d'un pédant bien ennuyeux, bien lourd et d'une sévérité odieuse . . . Mais n'ajoutez foi à rien de tout cela, Messieurs; ce sont des contes de gazette; et si celle de votre Académie rapportait jamais des nouvelles semblables, n'hésitez pas à lui donner, en mon nom, un démenti officiel dans le Moniteur !.. » — Chronique des Frères de V Instruction Chrétienne, t, VI, p. 242.
(1) Voir dans Blaize, Œuvres inédites, etc, t. II, p. 129, note, 2, le détail des embarras financiers au milieu desquels se débattait alors Féli.