LES ÉLÈVES DE MALESTUOIÏ
lièrement chère à l'abbé Jean, c'étaient les amitiés qu'il y avait conquises. Jamais cet homme d'action ne fut mieux compris que par ces hommes d'étude et de vie retirée. Sa science, qui l'égalait aux plus doctes d'entre eux, s'était tournée tout entière à aimer. Aussi quelle sympathie entre le maître et les disciples ! Nous avons 1m d'un bout à l'autre les lettres qui lui furent adressées alors par les abbés Blanc, Rohrbacher, Bornet. C'est l'expression à peine variée d'une tendresse que peu d^hommes ont inspirée au môme degré. 11 n'est pas jusqu'au dernier des élèves en théologie qui ne trouve moyen d'être pathétique en exprimant sa reconnaissance au « très cher et vénéré Père ».
Deux de ces jeunes gens, les abbés Mermet et Doucet, se signalèrent par la délicatesse et la fidélité de leur dévouement. Enfants du peuple l'un et l'autre, originaires du Dauphiné, ils étaient venus à Malestroit, attirés par la réputation de Féli. Ils se destinaient, eux aussi, à l'apostolat de la plume. Ils connurent l'abbé Jean; et, l'œuvre- de Malestroit détruite, sacrifièrent saiïs hésiter leurs ambitions littéraires pour l'aider dans son travail d'apôtre (1).
M. de la Mennais avait trop de délicatesse pour accepter indéfiniment leurs services. Rentré dans sa province natale, devenu le disciple aimé de Lacordaire et l'un des fondateurs du tiers-ordre de Saint-Dominique, le père Mermet n'oublia jamais son vieux maitre, et lui confia jusqu'à la fin ses plus chers desseins.
Gomme Chavin de Malan, l'abbé Doucet ne se décida que fort tard à recevoir le sacerdoce. Professeur, pendant de longues années, au collège d'Oulliiis, il entretint avec l'abbé Jean une correspondance assidue, et lorsque, en 1849, il ambitionna de monter à l'autel, il voulut passer a Ploërmel, auprès du guide de sa jeunesse, son année de retraite préparatoire.
(,li L'abbé Doucet n'arriva à Malestroit qu'en 1835. M. de la Mennais ne put lui offrir qu'un emploi modeste dans un de^ petits collèges qu'il se proposait alors de fonder. ' ' r
C'est ce groupe de jeunes hommes qui, par la faute de Féli, allait échapper à l'abbé Jean.
A voir une pareille œuvre étouffée dans son berceau, n'éprouve-t-on pas l'invincible tristesse qui envahit l'âme en présence de toute vie moissonnée avant l'heure, de toute fleur qui se fane dès l'aurore?
Tant de pures amitiés, tant d'efforls, de talents, de projets généreux ou grandioses, pour aboutir à une dispersion-sans honneur! Quelles ruines, quelles déceptions, quels amers regrets!
En s'abîmant dans la tourmente qui emporta le malheureux Féli, la congrégation de Saint-Pierre a laissé à l'Eglise de France un grand exemple. Elle a fait un noble effort pour ressusciter, dans le clergé du XIX^ siècle, l'apostolat de la science. Reconnaissons, à l'honneur de notre épiscopat contemporain, que celte généreuse tentative à porlé des fruits.
Nos universités catholiques ont repris, avec des moyens d'action infiniment supérieurs à ceux des La Mennais, l'œuvre de la Ghesnaie et de Malestroit. Malheureusement ces asiles du haut savoir ne sont ouverts qu'à un petit nombre de privilégiés, et c'est encore des grands séminaires que sortent presque tous les prêtres destinés aux postes éminents. Ces établissements, il est vrai, ont bénéficié du mouvement qui, depuis vingt ans surtout, attire le clergé français vers les fortes études. Quelques-uns même ont sensiblement contribué à l'accentuer; mais plusieurs, aujourd'hui encore, s'inspireraient utilement des idées qui présidaient à la direction de Malestroit.
Le programme d'études que l'abbé de Hercé a fait passer sous nos yeux réalise-t-il véritablement l'idéal d'un enseignement de séminaire? Nous ne le pensons pas : il n'est pas assez élémentaire. Il nous parait même qu'au milieu de ces divers travaux littéraires, philosophiques et linguistiques qui absorbaient les élèves^ il était difficile de
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trouver le temps d'acquérir les notions de Ihcologie morale et pastorale essentielles à la conduite des âmes. La formation que l'on recevait là avait besoin d\in complément pratique; Maleslroit n'était point un séminaire parfait; c'était au moins une excellente école de hautes études, une pépinière d'apologistes.
D'ailleurs, si le programme ne pouvait convenir qu'à une œuvre particulière, en revanche, les méthodes étaient applicables à toute maison d'éducation cléricale, et les réformateurs les plus hardis de notre temps n'ont guère fait que se les approprier.
Quoi de mieux entendu, en particulier, que les longues heures consacrées sans interruption à des compositions écrites, dont l'examen attentif des maîtres et la libre discussion de la communauté devaient déterminer la valeur? Quelle meilleure préparation à manier la plume que les Iravaux rédigés en français avec tout le soin possible? Quelle meilleure discipline de la pensée, quel plus utile apprentissage de la parole publique, que les conférences spirituelles improvisées, le soir, par chaque étudiant, sous la direction des maîtres? Quel moyen plus sûr enfin de préparer un apostolat fécond, que cette préoccupation constante du temps présent, cet œil toujours ouvert sur l'état d'esprit du monde laïque, cette attention à suivre la société dans ses évolutions successives, afin d'y adapter ses moyens d'action?
Les La Mennais ont eu le talent, assez rare dans notre siècle rationaliste, de rendre aux études ecclésiastiques l'intérêt et la vie.
A ce titre, ils ont été des initiateurs et ils restent des modèles. Voilà pourquoi nous avons pris plaisir à secouer la poussière des pages jaunies où l'abbé de Hercé a raconté sa vie de séminariste. Ecrites il y a plus de soixante-dix ans, elles semblent dater d'hier, tant elles expriment vivement les ardeurs qui nous animent et les espérances qui nous soutiennent dans les luttes de l'heure présente (1).
(1) Voir, à la fin du volume (appendice D), la liste des anciens élèves de Malestroit.