L'ABBE FELI INTERDIT
Un petit nombre de mennaisiens fidèles applaudirent à cette franche déclaration ; mais presque tout le parti qui intriguait contre la congrégation triompha de Thumiliation intligée au missionnaire. Le résultat désiré par l'évèque et par le curé de Vitré lui-même était manqué. Quant à Fabbé Jean de la Mennais, il comprit que cette manifestation allait ébranler son ascendant sur Féli, et s'abandonna aux plus tristes pressentiments.
Ils n'étaient que trop fondés. Ce n'étaient plus maintenant des écrits apologétiques qui partaient delà Ghesnaie, c'étaient des injures à l'égard de Rome, presque des blasphèmes. Privé des consolations de la sainte messe, qu'il ne disait presque plus, enveloppé d'une tristesse farouche qui effrayait ses meilleurs amis, le pauvre prêtre descendait chaque jour dans la nuit de l'incroyance. La descente était insensible, mais continue, comme celle de ces villages qui glissent peu à peu du rocher avec leur fond de terrain tout entier, et se réveillent un matin dans la plaine.
Une secousse vint néanmoins l'avertir du chemin parcouru. Le pape avait répondu à sa lettre par un bref adressé à Mgr de Lesquen(l), dans lequel il demandait que l'écrivain s'engageât à suivre uniquement et absolument la doctrine de l'Encyclique et à ne rien écrire ou approuver qui n'y fût conforme. En transmettant ce bref à Féli, l'évoque de Rennes exprimait « l'espoir d'une docilité filiale, qui consolerait le cœur du pape, et rassurerait l'Eglise justement alarmée. »
11 n'obtint qu'une réponse évasive. Alors le prélat, qu'on soupçonnait jusqu'alors de faiblesse pour les deux La Mennais, crut le moment venu de jeter h la mer le plus compromettant. Dans l'empressement de son zèle, il déclara qu'il le regardait comme ayant renoncé de luimême à tous les pouvoirs qu'il tenait de lui ou de ses vicaires généraux.
(1) Le 5 octobre 1838.
L'abbé Féli était interdit! Il ne pouvait plus, ni confesser ses jeunes disciples, ni les communier de sa main, ni surtout gravir les degrés de cet autel où il avait trouvé si longtemps pour lui-même lumière et consolation!
Les habitants de la Chesnaie furent consternés. L'un après l'autre, ils quittèrent la vieille maison, non comme un lieu maudit que l'on fuit sans regarder en arrière, mais comme un paradis dont les portes se referment, et d'où l'on s'éloigne en pleurant. Malgré ses exigences et ses rudesses, malgré ses erreurs aussi, qu'il fallait enfin reconnaître, le maître qui demeurait là leur avait fait tant de bien !
Quelques-uns rentrèrent dans le monde. D'autres, ceux qui avaient fait les premiers vœux dans la congrégation et qui sentaient encore quelque attrait vers le sacerdoce, allèrent se renfermer à Saint-Méen où à Ploërmel(l).
Un silence de mort descendit sur cette demeure, où si longtemps la vie catholique avait fleuri. On pensa que, cette fois, le condamné allait se soumettre sans restriction, ou du moins se taire h jamais. On se crut débarrassé de lui, et l'évêque de Rennes, qui ne détestait rien tant que le bruit et les affaires, put enfin respirer à l'aise.
La congrégation de Saint-Pierre cessa de se voir battue
(1) De ce nombre l'ut Maurice de Guérin. Il quitta la Chesnaie le 7 septemljre 1833, et, après un séjour de trois semaines à Saint-Méen, vint à Ploormel passer quelques semaines, en attendant qu'on lui confiât, au petit séminaire mennaisien un cours d'histoire de la littérature. Sa vocation était déjà ébranlée. Voici l'étrange lettre qu'il écrivait, de Ploërmel, le 2 octobre, à son ami François du Breil de Marzan : « M. Jean a succédé à M. Féli: mais vous comprendrez bien que ce n'est pas la même chose, et que rien ne peut remplacer un génie aussi large et qui comprend si bien la vertu de la liberté. Aussi, depuis qu'il n'est plus notre chef, le rétrécissement commence-t-il à se faire sentir, et je crains bien que la congrégation ne rentre dans l'ordre banal de toutes les congrégations du monde. Ce sera une réunion d'hommes pieux, et voilà tout... M. Jean est bien un homme de liberté comme son irère, mais sa position ne lui permet pas les mômes hardiesses. L'esclavage ne nous viendra pas de là, mais de plus haut. On lui force la main pour nous serrer, et vous comprenez bien que si la congrégation, dans son enfance, ne suce pas le lait de la liberté, autant valait ne pas la mettre au monde. •> — Jeurnal el Lettres, p. 217.
Ceux qui savent ce qu'est et ce que doit être dans l'Eglise une congrégation trouveront sans doute les dispositions de ce novice peu ecclésiastiques, et s'expliqueront facilement qu'il n'ait pas persévéré.
Maurice ne se cléplaisait pas à Ploërmel. » Je suis, clisait-il, dans une
L'AnBl'] JEAN REELU SUPEUIELll (iENEilAL 499
en brèche; on la crut sauvée, dès là qn'elle était soustraite à Faction du novateur/ Elle pouvait l'être encore, en etTet, et l'abbé Jean, malgré ses tristesses, se reprit comme les autres à espérer.
Le scandale de la retraite ecclésiastique de Rennes rendait nécessaire de sa part une déclaration officielle et personnelle d'adhésion à l'Encyclique. Pendant la retraite des missionnaires préchée à Saint-Méen par l'abbé Rohrbacher, il remit à l'éveque, au nom du prédicateur et en son propre nom, l'écrit suivant : « Nous regardons comme un' devoir d'épancher notre cœur dans le vôtre, et de vous assurer que nous adhérons pleinement à la lettre encyclique du Souverain Pontife. Nous croyons ce qu'elle enseigne, nous condamnons ce qu'elle condamne, nous blâmons ce qu'elle blâme, sans restriction aucune, et, avec la grâce de Dieii, nous ne nous écarterons jamais de l'enseignement du Saint-Siège, auquel nous tenons par le fond de nos entrailles. »
L'elTet de ces paroles. fut immédiat. Des élections eurent lieu à la fin de la retraite, pour donner un successeur à Féli. Sans hésitation, la congrégation entière conlia de nouveau le gouvernement à l'abbé Jean.
Mgr de Lesquen était radieux. Sûr de l'avenir, cette fois, — il le croyait du moins — il adressa à son clergé, le i novembre, une circulaire annonçant la pacification si vivement désirée. Après avoir cité le texte des diverses déclarations à lui adressées par les religieux de Saint- Pierre, il s'efforçait de détruire, à leur sujet, les dernières
petite chambre assez gaie, ouverte sur un horizon qui réjouirait ma vue si j'avais en ce moment assez de liberté et de cette douce nonchalance d"àme qui- vous laisse, une heure durant, en contemplation devant un horizon. »
Pour charmer ses loisirs, il faisait des vers. Il a décrit en strophes mélancoliques les campagnes un peu monotones des environs de Ploërmel. Ses deux pièces intitulées : A mes deux amis, etc. et Promenades à travers la lande, composées sous le toit des Frères, comptent parmi ses meilleures.
C'est, selon toute apparence, l'abbé Jean qui se prononça pour la négative dans J'ali'aire de sa vocation. Il quitta immédiatement Ploërmel, par délicatesse, et se rendit au Val de l'Arguenon, chez son ami Ilippolyte de la Morvonnais. Après un long et doux séjour dans cette maison, il dut se rendi'^ à Paris, où son talent d'écrivain ne réussit pas tout d'abord à lui assurer le pain quotidien. On sait le reste.
préventions. « Vous venez de lire, disait-il, les déclarations de leurs se]:itiments d'obéissance. Elles ont dû dissiper les inquiétudes des esprits les plus fortement prévenus. Nous les ferons connaître au chef de l'Eglise (1). »
De toutes parts, la confiance revint aux missionnaires. Au petit séminaire de Saint-Méen, les discussions politiques et religieuses cessèrent ; la maison de Malestroit, enrichie des épaves de la Ghesnaie, se renferma plus que jamais dans le recueillement.
L'abbé Jean se reposait enfin, après tant d'orages, dans Fespoir de voir son autorité raffermie dans le diocèse. Une seule pensée lui gâtait cette joie si chèrement achetée : pensée accablante, il est vrai, et qui partout l'obsédait, la pensée de Féli.
(1) Circulaire de Mgr l 'évoque de Rennes, au clergé de son diocèse. — 4 novembre 1833. — Rennes, imprimerie Vatar.