‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 216 sur 257 · L APOSTASIE DE FELI · texte numérisé non relu

L APOSTASIE DE FELI

Que faisait, à la Ghesnaie, le malheureux écrivain, seul avec le jeune Elie de Kertanguy, qui lui servait de secrétaire? Gomment supportait-il, lui si fier et pourtant si sensible, cette mise au ban de la société ecclésiastique qu'on lui avait si durement signifiée? Quels projets désespérés s^agitaient en son âme? Qu'allait-il faire de son talent, plus que jamais redoutable?

De temps en temps, Fabbé Jean partait discrètement pour la Ghesnaie. Il y passait un jour, rarement davantage. Avec tous les baumes de la piété, de la tendresse fraternelle et de la saine doctrine, il essayait de panser les plaies du malade, qui consentait encore à lui confier sa souffrance.

Il réussissait parfois, au moins pour un temps. G'est ainsi qu'après un nouvel échange de lettres entre le Saint-Père et Féli, échange qui n'avait abouti qu'au maintien pur et simple des exigences de Rome, Jean obtint enfin de son frère un acte de soumission absolue à l'Encyclique. Cet acte était daté du 11 novembre 1833.

Des cris de joie, à Rome et ailleurs, accueillirent ce qu'on regardait comme le retour du prodigue. L'évêque de Rennes se hâta de rendre à son prêtre les pouvoirs

qiril lui avait retirés. Hélas! c'était Féclair fugitif d'une foi prête à s'éteindre. Peut-être môme cette démarche n'était-elle qu'une feinte, par laquelle Féli espérait échapper aux obsessions de son frère et de quelques autres amis. En tout cas, ses conversations particulières démentaient les sentiments qu'il venait d'afficher en public.

Les dernières semaines de décembre 1833 et les premiers mois de l'année suivante s'écoulèrent sans détruire les espérances de Jean. ^Malgré l'opposition de doctrines qui se faisait chaque jour plus radicale, il n'avait pas perdu la confiance de son frère.

Bientôt il sut que celui-ci avait composé, au bruit des vents qui secouaient les arbres de la Ghesnaie, un écrit où il avait comme déchargé le trop-plein d'irritation et de mansuétude, d'amour et de haine, de tristesse et d'espérance qui débordait de son cœur meurtri. Féli consentit à lui en lire des fragments. Ce que l'abbé Jean entendit tout d'abord, c'étaient des pages qui semblaient tombées du ciel : des pages tantôt mélancoliques et tendres, tantôt étincelantes d'éloquence et de poésie. Ravi de tant de génie dans un état d'àme si douloureux, il ne marchanda pas à l'auteur son admiration.

Mais il apprit bientôt que ces pages n'étaient pas les seules. A côté des hymnes, il y avait des blasphèmes; des imprécations d'une violence inouïe étaient lancées tour à tour contre la royauté et contre la hiérarchie catholique ; le tout formait un étrange assemblage d'anathèmes et de prières, de visions célestes et de scènes infernales, dont la lecture étonnait, troublait, et finissait par enivrer.

Ce manuscrit n'était pas destiné tout d'abord à l'impression. L'auteur y ajoutait chaque jour quelques pages, pour soulager sa conscience, comme il disait; mais l'abbé Jean espérait toujours qu'il ne jetterait pas dans le public cette bombe incendiaire.

Un jour, au retour d'un voyage à Paris, Féli arriva à Ploërmel, et demanda à voir son frère. Il lui apprit qu'après une discussion avec Mgr de Quélen, il avait

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