‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 223 sur 257 · LES ANCIENS HOTES DE MALESTROIT · texte numérisé non relu

LES ANCIENS HOTES DE MALESTROIT

tête d'une société destinée à réaliser les grands projets de sa jeunesse. Une fois rentré dans son diocèse de Nancy (1), l'aibé Rohrbacher mit tout son zèle à exécuter le programme de Tabbé Jean. 11 ne fut pas secondé comme il avait droit de l'attendre, mais, M. de la Mennais put grouper, en Bretagne, des bonnes volontés qui l'aidèrent, plus tard, à étendre sa grande œuvre des Frères (2).

L'abbé Gerbet se retira à Juilly. L'abbé Bornet rentra dans son diocèse. Quant h l'abbé Blanc, après avoir occupé un poste au collège Stanislas, il devint aumônier d'une communauté à Paris. Les derniers élèves de Malestroit furent reçus au séminaire de Rennes, ou demandèrent un asile à leurs évêques respectifs. Le vieux cloître, veuf de ses hôtes illustres, donna asile aux enfants d'une école primaire. Il devait abriter, peu de temps après, un collège. Enfin, il s'est rouvert, bien des années plus tard, à d'autres solitaires qui, de nos jours encore, y abritent leur vertu (3).

C^était fini, fini par la faute d'un homme qui venait de compromettre dans une lutte impie contre l'Eglise un nom naguère si vénéré.

Cet homme déplorait-il au moins le mal qu'il faisait à son frère? Le comprenait-il seulement? Hélas! sa vieille tendresse pour Jean, sa délicatesse native, ses bons instincts

(1) En 1835.

(2} Nous reviendrons sur cette nouvelle société religieuse.

(3) En 1889, un des derniers élèves de Malestroit, M. le chanoine Ilouet, voulHt faire un pèlerinage à son ancienne maison d'études, devenue un couY«nt de dames Au£?ustines. Il adressa à l'un de ses amis et condisciples les mélancoliques réflexions qui suivent :

Malestroit, 23 septembre.

«< Knfin j'ai revu Malestroit, et, depuis deux jours, j'erre, comme une âme revenue sur la terre, au milieu des choses et des hommes de notre vieux temps. Voilà bien notre ancienne communauté, devenue pour quelques années celle de Saint-Pierre; voilà notre jardin, notre jeu de boules, où le P. Rohrbacher voulait nous entraîner qua vi, qua prece, et où, cédant à nos représentations, son humilité poursuivait Levoyer, les larmes aux yeux, pour lui faire de cordiales, d'attendrissantes excuses. Voilà Rogat, voilà Lieuzal, où Jourdain aimait à faire du grec avec l'ex-maire de Laval, M. de Ilercé, qui se plongeait dans Euripide avec autant de volupté que Lefèvre dans les eaux limpides de l'Oust. Hélas î plus personne de cet

ancien mondo qui fut le nôtre J'en avais revu quelques débris un

an après la catastrophe; aujourd'hui les ruines mêmes ont péri.

« La chambre de 1 abbé Blanc, celle de M. Bornet, la mienne, etc, sont

d^aiitrefois, tout paraissait s^abîmer dans le naufrage de sa foi. Incapable de sacrifier ses idées à ses affections, il reniait alors ses plus chers amis, sous prétexte qu'ils ne pensaient plus comme lui.

Il eut le courage de traiter son frère comme les autres. Sans égard pour les exigences de la conscience de Jean, sans pitié pour les embarras inouïs de sa posilion, il ne lui pardonna pas son adhésion courageuse aux deux Encycliques. Dès qu'ail connut clairement que son frère préférait Ja doctrine du pape à ses propres chimères, son parti fut pris irrévocablement. Pour sauver les apparences, il recevrait encore Tabbé Jean à la Chesnaie, lorsque celui-ci y ferait une apparition passagère, mais il ne lui écrirait plus. Un incident misérable vint brusquer la rupture.

Avant de partir pour Paris, oii l'appelaient ses amis les démocrates, Féli voulut se débarrasser de la bibliothèque de la Chesnaie, qui occupait plusieurs pièces delà maison, et qui avait été réunie par les deux frères. Il chargea un libraire parisien d'en dresser le catalogue, et se mit en devoir de faire emballer les volumes. Tout était fini, lorsque Fabbé Jean se présenta à Pimproviste. Apercevant dans- la cour d'énormes caisses, il demanda ce qu'elles contenaient.

— « La bibliothèque de M. Féli, répondit-on.

— Sa bibliothèque? Il pourrait dire, ce semble, notre bibliothèque. Ah! Féli vend mes livres! »

Et il entra dans le salon, où il se mit à rayer, sur le catalogue, les titres des ouvrages qui lui appartenaient. Féli, qui Pavait entendu, s'enferma dans son cabinet,

occupées par de saintes filles qui y font plus sûrement Toeuvre de Dieu, et que Dieu a comblées de ses bénédictions. La maison est plus que triplée, Laudetur Jésus Christiis, qui exaltavit humilesl Prions l'un pour Tautre, cher bon ami; vous me manquez bien dans mes petites excursions ! Combien il serait doux de mettre en commun nos souvenirs déjà si lointains, et qui, chaque jour, s'atiaiblissent .... ! Dédommageons-nous de quelque manière en redoublant de prières Fun pour l'autre. » — Cité par A. Roussel, Lamennais d'après des documents inédits, t. I, p. 260.

Rentré à Rennes, le bon chanoine écrivit à un autre de ses vieux amis de Malestroit, le vénérable M. Oléron, vicaire général de Northampton (Angleterre^, et tous deux s'entendirent pour faire célébrer annuellement, dans la chapelle des Frères de Ploërmel, une messe à l'intention des membres de " ' aujourd'hui.

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refusa de le recevoir, fit ses malles à*la hâte, et partit, le soir même, pour Paris. Depuis ce jour, les deux La Mennais ne se virent plus, et Técrivain ne revint jamais à la Chesnaie. .

De ce côté encore, tout était fini. Une seule mission s^imposait désormais au prêtre fidèle : expier et réparer.

Séparé durement de ce qu^il aimait le plus au monde, Tabbé Jean de la Mennais ne connut point toutefois les tristesses de Funiversel abandon. D'anciens confrères de la congrégation de Saint-Pierre bravèrent Topinion pour s^attacher à lui jusqu'au bout. Nous avons parlé des abbés Mermet, Doucet et Levoyer, ces nobles jeunes gens qui lui sacrifièrent alors leurs modestes ambitions littéraires.

Il est temps de présenter au lecteur un prêtre dont rhumble dévouement secondera les efforts du fondateur des Frères pendant près de trente-trois ans.

Né à Bonnemain, au diocèse de Rennes, le 27 janvier 1791, Tabbé Pierre Ruault avait été, nous l'avons dit, professeur ou surveillant au collège de Saint-Malo. G^est là qu^il avait conniiFabbé Jean. Il occupa ensuite un poste analogue au collège communal de Vitré, et resta au service de ces deux établissements de 1809 à 1813. Entré comme professeur de seconde au collège de Dol, au mois de mai 1814, à la prière des autorités de cette ville, et sur la demande expresse du recteur de TAcadémie, il fut nommé principal du même collège à la fin de Pannée 1815. Il en garda la direction pendant treize années, et réussit à faire de cet établissement, fort peu prospère avant son arrivée, une maison de premier ordre. Epuisé de fatigue, il dut se retirer en 1828.

Lorsque, en 1830, Mgr Pévêque de Rennes eut besoin d\in directeur pour son école ecclésiastique de Vitré, il jeta les yeux sur Pancien principal qui, malgré ses répugnances, se rendit au désir du prélat. Le poste était délicat et périlleux. La politique pénétrait alors jusque dans

les collèges. En Bretagne surtout, nombre de jeunes têtes étaient montées contre le gouvernement de Louis-Philippe. A Vitré, la prudence et la modération de Tabbé Ruault furent impuissante^ à empêcher deux ou trois manifestations légitimistes de ses élèves. Il n'en fallut pas davantage pour faire fermer le petit séminaire.

C'est alors que, sollicité par les La Mennais qui appréciaient son mérite, il s'enrôla dans la congrégation de Saint- Pierre, avec la mission spéciale d'aider son vieil ami, l'abbé Jean, dans le gouvernement des Frères de Ploërmel.

Lors de la rupture qui sépara l'abbé Coëdro des religieux de Saint-Pierre, laissé libre par Tévêque de Rennes, il s^inscrivit au premier rang de ceux qui restaient attachés à M. de la Mennais. Il avait de nombreux amis dans le diocèse; cette résolution les surprit. De tous côtés lui arrivèrent des avis, des remontrances, voire des condoléances. A tous, il adressa, en substance, la môme réponse : « Je ne me suis point dissimulé qu'en gardant ma position, j'entrais en partage de tout ce qui s'attachait de fâcheux au nom que l'on croyait devoir répudier et flétrir. N'importe : ma conscience ne me reprochant rien, j'ai tout remis aux mains de la divine Providence (1). »

Une fois cependant, il consentit à donner en détail les raisons de sa conduite. Une supérieure de communauté lui avait exprimé charitablement des doutes sur la sagesse de sa décision. La lettre qu'il lui adressa contient des témoignages si décisifs en faveur de M. de la Mennais, que nous en citerons de longs extraits.

« A l'époque de notre douloureuse séparation d'avec nos anciens confrères, dit-il. Monseigneur laissa ceux qui se trouvaient alors de notre bord libres de rester ou de se réunir à ceux de Rennes, tout en se réservant, bien entendu, de rappeler à lui, quand il le jugerait à propos, ceux qui, comme moi, lui appartenaient. J'ai sous la main la correspondance qui le prouve; j'en suis demeuré dé-

(1; Extrait d'une lettre inédite adressée à un de ses anciens confrères. — Archives des Frères.

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positaire. Sur ce premier point, je crois être en règle, et n'avoir fait qu^user de la liberté qui m'était laissée.

« Je savais indirectement que Monseigneur eût désiré me voir passer de l'autre bord, et c'était une cruelle épreuve pour mon cœur ; mais le pouvais-je faire à moins d'un ordre formel ? Mon éloignement eût porté le plus rude coup à M. de la Mennais, je veux dire à ses œuvres, non point à cause de mon importance personnelle, qui est, et qui fut toujours nulle, mais à cause de ma position, qui m'avait plus mis en lieu que tout autre de connaître le fond de ses pensées. Mon éloignement eût, en quelque sorte, autorisé à penser et à dire : « Il faut bien que ses principes soient « suspects, puisque celui-là même qui doit les connaître si « bien l'abandonne. » Or, c'est précisément parce que j'étais parfaitement sûr de son orthodoxie, que je ne crus pas pouvoir en conscience le livrer, en l'abandonnant ainsi, à tous les traits de la calomnie. Pourtant, il me semble que je n^eusse pas balancé, si ma foi avait demandé à mon cœur ce sacrifice.

« Comment pouvais-je n^être pas tranquille sur ce dernier point, si important qu'il fût? Je voyais M. de la Mennais en relations intimes et habituelles avec tous ceux des nôtres que ces tristes circonstances avaient forcément éloignés de lui après la chute de son malheureux frère (excepté ceux de Rennes). Les uns sont devenus grands vicaires ; les autres, professeurs dans les séminaires, et jouissent de toute la confiance de leurs seigneurs évêques, chacun dans son pays. 11 était et est toujours au mieux avec l'évêque de Rennes, avec celui de Vannes, qui, en lui écrivant, l'appelle « son bon Père » comme aussi avec le bon Père Deshayes, supérieur des Filles de la Sagesse et son associé dans la fondation des Frères, toujours demeuré son intime ami ; avec MM. les Jésuites, qui, en toutes circonstances, et surtout depuis la malheureuse époque dont il s'agit, n'ont cessé de lui témoigner toute l'estime et la confiance possibles; en un mot, avec tout le clergé de Vannes, la grande masse du clergé de Saint-Brieuc et de Nantes et un très grand nombre de membres du clergé

de Rennes. Je voyais les demandes de Frères affluer, je ne dis pas seulement de toutes les parties de la Bretagne, mais de tous les points de la France. L'évêque de Quimper, un peu prévenu d'abord, le comble, depuis trois ans, d'amitiés et de confiance ; il voudrait qu'il fût en mesure de placer des Frères partout dans son diocèse. J'ai vu et je puis relire encore une foule de lettres exprimant la sympathie la plus cordiale à ses cuisants chagrins, de la part d'ecclésiastiques haut placés, de laïques éminents par leur piété et par leur rang. Voilà pour le dehors. Au dedans, j'ai été et je suis chaque jour témoin de sa résignation entière, de sa patience, de son inaltérable fermeté à poursuivre ses œuvres, à travers les difficultés de tout genre. Se suis témoin des bénédictions que Dieu daigne répandre sur les entreprises de son infatigable zèle. Je cherche en vain une raison qui ait pu, à aucune époque, justifier la démarche que vous me conseillez; tout me fait, au contraire, un devoir de lui continuer mon faible concours (1). » Sans doute, le dévouement de cet homme de cœur consola M. de la Mennais de bien des défections. Les sympathies qui lui vinrent alors lui étaient d'autant plus douces, qu'il les sentait plus courageuses; mais, hélas! le calice d'amertume que lui réservaient d'anciens amis n'était pas épuisé : il allait le boire jusqu'au fond.

(1) Archives des Frères. — Cette lettre, dont nous n^avons retrouvé que le brouillon, ne porte ni suscription, ni date.

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