‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 225 sur 257 · M. CORVAISIER ET L'ÉCOLE DE S^-MEEN · texte numérisé non relu

M. CORVAISIER ET L'ÉCOLE DE S^-MEEN

dans une maison que Ton affirmait appartenir aux missionnaires de Rennes? M. Gorvaisier, rallié des premiers à M. Goëdro, ne le crut pas. Il lui répugnait, d'ailleurs, de laisser sous l'influence de son ancien supérieur M"'' Le Breton, dont il avait décidé lui-même la vocation religieuse, et dont il attendait, pour sa paroisse, les plus grands services. Avoir à subir, au moins pour la direction de son école, l'intervention d'un homme dont il avait personnellement secoué le joug, et dont le nom était alors si décrié, lui parut chose intolérable. Il travailla dès lors à détacher la sœur Le Breton et ses compagnes de la congrégation de la Providence, et à faire de ces trois religieuses le noyau d'une nouvelle association. La directrice de l'école de Saint-Méen, efl'rayée des bruits malveillants qui couraient sur les La Mennais, en vint, de son côté, à concevoir de la défiance contre son supérieur, et à désirer, elle aussi, la séparation.

Si M. Gorvaisier se fût ouvert de son projet à M. de la Mennais, peut-être celui-ci, touché des embarras de sa situation, l'eût- il laissé faire sans protester. Il préféra suivre des voies détournées, et procéda d'abord par insinuation.

Il essaya de faire entendre à M, de la Mennais que, les ressources de l'école de Saint-Méen étant totalement insuffisantes pour faire subsister lesSœurs de la Providence, il n'y avait plus qu'à les renvoyer à Saint-Brieuc.

L'abbé Jean connaissait l'état financier de la maison. D'ailleurs, il ne s'avançait qu'à bon escient, surtout quand il s'agissait de détruire. La réponse fut vive et sans réplique: «Soyez persuadé, mon cher petit Père (1), écrivit-il à M. Gorvaisier, que si je ne vais pas vite dans les afl'aires de la nature de celle-ci, c'est que je ne suis point un individu isolé, qui ne traite que ce qui le regarde personnellement.

(1) C'est le titre que l'on donnait familièrement à M. Gorvaisier.

Quand il ne s'agit que de Jean de la Mennais, eh bien! Jean de la Mennais se jette à terre ; on en fait tout ce qu'on veut! On peut le froisser, le broyer, marcher sur ses pieds, sur son dos, sur sa tête, sans avoir à craindre qu'il ne se fâche ou qu'il ne se plaigne; mais lorsqu'il s^agit des intérêts qui lui sont confies, et qu'il défend par devoir de conscience, ah! c'est un autre homme (1)! »

M. Gorvaisier n'avait plus qu'à jeter le masque. L'abbé Jean avait appris indirectement que la sœur Le Breton songeait à quitter le voile, et lui avait exprimé ses inquiétudes. Celle-ci ne se décidait pas à répondre; enfin, avertie par le curé de Saint-Méen qu'il était temps d'agir, elle avoua son dessein à M. de la Mennais. Voici la lettre qu'elle reçut de lui, le 5 juin 1835.

(( Enfin, huit jours après avoir reçu ma lettre du 2o mai, vous vous êtes déterminée à y répondre ! 11 paraît que vous ne vouliez me faire part de vos desseins que le plus tard possible, et en cela, vous aviez tort, car, assurément, renoncer à votre vocation, sans même demander l'avis de celui que Dieu vous a donné pour supérieur et pour père, c'est mettre en oubli et violer avec une déplorable hardiesse les règles les plus saintes. 11 y a bien des années que je gouverne des congrégations religieuses, et jamais je n'ai rien vu de semblable à ce qui se passe sous mes yeux depuis quelque temps.

« Les ruines appellent les ruines! Ah! ma fille, ce

n'est pas de Dieu que viennent de pareilles choses. L'esprit de Dieu crée, conserve, vivifie : il ne bouleverse pas comme les tempêtes.

(( On se fait illusion, je le sais, et vous même, vous êtes entraînée par un mouvement de destruction, qui en a entraîné d'autres autour de vous, pour ainsi dire à leur insu (2). Oh ! que je les plains ! oh ! que je vous plains, ma très chère fille! Mes paroles sont fermes, parce qu'elles doivent l'être; mais elles ne sont point amères. Au fond

(1) Lettre inédite, du 8 juin 1835. — Archives des Frères.

(2) Allusion à la destruction de la congrégation de Saint-Pierre.

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de mon cœur brisé, il n'y a pour personne d'autres sentiments que ceux d'une charité sincère et d'une tendre compassion. Oui, j'aimerai toujours en Jésus-Christ, quoi qu'il arrive et quoi qu'ils fassent, ceux qui ont été mes enfants. Ils ne m'appelleront plus leur père, mais ils ne m'empêcheront pas, moi, d'être à jamais invariable dans mes affections et dans mon amour pour eux.

« Quittez donc, sans craindre de ma part d'amers reproches, cette congrégation oii je vous ai admise avec tant de joie, parce que j'avais alors la douce confiance que vous vous y attachiez comme à une mère, et sans aucune des conditions dont vous me parlez, qui eussent été impies si elles avaient été réelles. Déposez les sacrés vêtements que vous avez reçus de ma main au pied des autels, et reprenez l'ignominie des habits du siècle. Dites à la Vierge Marie, à qui vous avez offert votre profession, la suppliant humblement de l'offrir elle-même à son divin Fils, que vous ne voulez plus qu'elle demande pour vous le grand don de la persévérance. Vous serez la première fille de la Providence qui lui aura tenu ce langage!... Pour moi, en priant Dieu de mettre une pierre sur votre tombeau, afin que d'autres n'y descendent pas après vous, je lui demanderai encore (sans chercher à justifier ce qui n'a point d'excuse), de faire miséricorde à la pauvre âme de ma pauvre fille, car elle se meurt!...

(( Vous communiquerez cette lettre à ma sœur Gocquio. Que Dieu daigne vous pardonner à l'une et à l'autre toutes les peines que vous me faites (1) ! »

Ces plaintes affectueuses ne furent pas entendues. M"'' Le Breton affecta d'agir à sa guise, elles choses en vinrent au point, que l'école de Saint-Méen parut totalement soustraite à l'autorité du supérieur général de la Providence.

M. de la Mennais devait-il retirer ses religieuses? Fort

(1) Lettre inédite. — Archives des Frères.

de son droit et des sympathies que lui témoignait Fadministration municipale, il ne le pensa pas. Obligé d'ôter à la sœur Le Breton ses fonctions de directrice, il fit venir, le 25 juin, la mère Guillemin, pour la réinstaller à sa place. Celle-ci se présenta, conduite par sa supérieure générale, la mère Texier. A peine furent-elles arrivées à Saint-Méen, que, sur l'avis de M. Gorvaisier, un prêtre du collège vint enlever le Saint Sacrement de la chapelle de leur maison, comme si l'école eût été souillée par leur présence. On sut bientôt que ce coup de force avait été exécuté par ordre supérieur.

Après une scène des plus pénibles, au cours de laquelle M. de la Mennais dut lui remettre ses vœux, la sœur Le Breton quitta le local de l'école, entraînant avec elle ses deux compagnes, la sœur Gocquio et la sœur Françoise. Quelques jours après, elles revêtaient un nouveau costume, et, au mois de novembre suivant, ouvraient une autre école à Saint-Méen.

Toujours persuadé que le bâtiment acheté au nom des religieux de Saint-Pierre n'appartenait pas à M. de la Mennais; disposé d'ailleurs à laisser la cure de Saint- Méen aux missionnaires de Rennes, qui n'accepteraient pas volontiers les services des Sœurs de la Providence, Mgr de Lesquen voulait à tout prix éloigner celles-ci de la paroisse, et établir à leur place les nouvelles institutrices. A Saint-Méen, d'ailleurs, les adversaires des La Mennais ne négligeaient rien pour décrier l'ancienne école. G'en était trop. Pour venger son honneur, qu'on attaquait afin de ruiner ses œuvres, M. de la Mennais fit entendre d'énergiques protestations.

« Gette affaire si simple en elle-même, écrivit-il au prélat, est devenue très grave. On m'a accusé de mensonge et de vol, sans plus de façon que si j'avais mérité les galères. Mes excellentes filles ont été outragées indignement; on a déclaré à qui a voulu l'entendre qu'on s'opposait à leur école par principe de religion. Sous le même prétexte, on s'est efforcé d'éloigner d'elles les enfants, et, encore aujourd'hui, on entretient les petites filles de mes

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