‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 229 sur 257 · NOUVELLE LEÇON DE DÉTAGHEMEN|T · texte numérisé non relu

NOUVELLE LEÇON DE DÉTAGHEMEN|T

encore, afin d'en obtenir pour sa jeune chrétienté. Ce fut son dernier signe de vie. Quelques mois après, le 26 juin 1839, il expirait, épuisé avant l'âge par un labeur surhumain.

Il avait quitté la Bretagne un peu refroidi envers son ancien frère d'armes. Malgré tant d'explications cordiales, les bruits calomnieux avaient laissé leur trace. L'abbé Jean le sentait; aussi comprit-il, en le voyant s'éloigner, qu'une amitié de plus lui échappait pour jamais . Son adieu fut un déchirement.

De tant de liens formés jadis, il voyait se briser les plus anciens et les plus doux. Tout ou presque tout lui manquait à la fois ; mais sa piété était trop clairvoyante pour ne pas discerner le sens de ces divines rigueurs.

H avait autrefois commenté ce précepte sévcnddeï Imitation : « 11 faut vous séparer de vos connaissances et de vos amis, et sevrer votre âme de toute consolation terrestre ( 1 ) . »

Il savait qu'il est suivi d'autres paroles réconfortantes et suaves : « Oh! qu'il aura de confiance à l'heure de la mort, celui que nul attachement ne retient en ce monde (2) ! » Et cette vision de paix lui donnait la force de se raidir contre les défaillances qui menaçaient son courage.

Les âmes tendres sont trop portées à chercher le repos dans ce qu'elles aiment; il n'y est pas, et, un jour ou l'autre, la miséricorde de Dieu le leur fait sentir; sans cet avertissement, elles s'arrêteraient en route; elles n'arriveraient pas là où pourtant il faut arriver, à ce grand Consumniatum est qu'on ne prononce que sur la croix. Plus que jamais M. de la Mennais le sentait ; aussi répétaitil , d'un accent plus profond peut-être qu'en 1824, ces lignes écrites alors par Féli, sous son inspiration : '( Exerçons-nous donc à mourir : détachons-nous entiè-

(1) Imit., liv. III, ch. 53.

(2) Ibid.

rement de la terre et de toutes les choses de la terre; détachons-nous de nous-mêmes et ne vivons plus qu'en Dieu, de Dieu et pour Dieu (1). »

D'ailleurs, il devinait que sa mission ici-bas n'était pas finie. Si l'or passait par le creuset, c'était pour en sortir plus pur. Ses anciens amis avaient disparu; mais il restait au saint prêtre des fils de plus en plus nombreux, dont il lui fallait faire des apôtres. La chute de sa congrégation ecclésiastique n'avait point ébranlé la confiance de ces jeunes Frères qui venaient lui demander le secret de se dévouer corps et âme à l'enfance délaissée. Pour les former au détachement, ne devait-il pas être crucifié tout d'abord avec le Christ Jésus?

Considérant le passé dans la lumière de Dieu, il vit alors que les angoisses, les déceptions, les dégoûts qu'il venait d'essuyer , c'étaient les épreuves de son noviciat de fondateur; il comprit que l'œuvre maîtresse de sa vie, l'œuvre unique vers laquelle la Providence l'avait acheminé, sans qu'il s'en doutât, par cette route hérissée d'épines, c'était l'éducation de l'enfance. Alors, simplement, courageusement, laissant à d'autres l'honneur de faire frliclifier dans le domaine du haut enseignement les idées fécondes qu'il avait semées, il se renferma dans la fonction de maître d'école, et ne voulut plus d'autre titre que celui d' « Ignorantin breton ».

Ce qu'il fut dans ce rôle modeste; comment, sans cesser d'être directeur éminent et instituteur incomparable, il devint l'un des plus actifs propagateurs de l'influence française aux colonies et l'un des champions les plus décidés de la liberté d'enseignement; comment, du fond de sa cellule de Ploërmel, il exerça sur une foule d'instituts religieux une action d'autant plus profonde, qu'elle se cachait davantage, nous le montrerons en racontant le dernier tiers de cette noble vie.

(1) Réflexions sur le chap. 53 du Livre III* de Vlmitation, édition de 1824. On se rappelle que, selon toute vraisemblance, la plupart des réflexions insérées dans cette édition sont de Fabbé Jean; quelques-unes seulement,, parmi lesquelles celles du ch. 53, sont attribuées à Féli.

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