‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 228 sur 257 · L'ATTITUDE DE JEAN ENVERS FELI · texte numérisé non relu

L'ATTITUDE DE JEAN ENVERS FELI

Chose étrange ! au lieu de consoler ce pauvre cœur presque défaillant sous l'épreuve, Mgr Brute continuait à lui adresser des réprimandes sur ce qu'il appelait son peu d'énergie. Pour humilier la logique superbe du révolté, il fallait, disait-il, o aller à tour de bras ». Ce n'était pas l'avis de l'abbé Jean. Malgré sa répugnance à revenir sur un pareil sujet, il se vit obligé de reprendre, pour la centième fois peut-être, l'explication de sa conduite vis-à-vis de son frère.

La lettre qu'il adressa à l'évêque de Vincennes, le 1 9 avril 1836, est particulièrement touchante. Elle résume admirablement la tactique employée par le prêtre fidèle pour arrêter le renégat sur la route de l'apostasie.

(( Très cher ami, mon bien-aimé Seigneur, disait-il, j'ai quitté Nantes hier matin, le cœur navré. . . Certainement vous ne m'auriez pas écrit votre petit billet, si vous aviez prévu qu'il me fit tant de peine, n'est-ce pas?...

a Je suis sûr de vous avoir déplu, me dites-vous? — Et pourquoi donc m'auriez-vous déplu? Serait-ce parce que vous me parlez avec une entière franchise, et parce que vous me donnez, en me parlant ainsi, une nouvelle preuve de votre amitié même? Non, mille fois non, mon cher Seigneur, cela n'est pas. — Il est vrai seulement que, d'accord sur tout le reste, nous ne le sommes pas sur la conduite à tenir envers le malheureux Féli, que nous aimons si tendrement, et dont nous ne désirons pas moins l'un que l'autre l'éternel salut. Vous voudriez y aller à tour de bras, ce sont vos propres expressions ; moi, je crains qu'en frappant sur des plaies déjà si vives, on ne les irrite de plus en plus, et qu'on ne les rende inguérissables. Je crains que ces tours de bras n'enfoncent davantage dans les fausses voies où il marche notre pauvre égaré, et ne soient un obstacle à son retour, plutôt qu'un moyen de le ramener.

« D'après des récits infidèles, malveillants peut-être, vous supposez que, par faiblesse, je l'ai tlatté ! . . . Ah! mon bon ami, n'en croyez rien : je l'aime trop pour lui avoir caché mes larmes et pour avoir diminué,

dans aucun temps, les vérités que je devais lui rappeler. Toujours, je le confesse, mon zèle a été doux; j'ai gardé les ménagements dont la charité nous fait un devoir à tous, et à moi plus qu'à personne, puisque je suis son frère ; mais si j'avais agi autrement, vous me blâmeriez vous-même, et ma conscience me ferait aujourd'hui des reproches qu'elle ne me fait point, Dieu merci.

(( Avez- vous réussi? me demandez-vous. Cette question m'afflige, elle ne m'embarrasse pas ; car l'unique question est celle-ci : Aurait-on réussi par d'autres moyens? Ceux que vous voudriez employer auront-ils plus de succès ? Je le souhaite de toute mon âme ; mais je crois devoir dire qu'hélas! je ne l'espère pas (1)! »

Cette lettre est probablement la dernière qu'il adressa à son vieil ami.

L'évêque de Vincennes regagna son diocèse. Peu de temps après, ayant appris que M. de la Mennais se décidait à envoyer des Frères dans les colonies, il lui écrivit

(1) Lettres inédites, etc, à Mgr Brute, p. 176. Cette lettre est datée de Thourie « dans ma voiture ».

Dès le 25 octobre précédent, M. de la Mennais avait adressé à Mgr Brute, en réponse à ses réprimandes, une autre lettre pleine de foi et d'humilité, dont nous détachons les lignes suivantes :

« J'aime vos paroles, parce qu'elles sont pleines de foi, et si, pour ce qui me concerne personnellement, j'étais tenté de les trouver un peu trop vives, cela môme augmenterait ma gratitude, bien loin de l'affaiblir. Oh ! ne craignez jamais de dire à votre pauvre Jean tout ce que vous pensez, et frappez hardiment sur ses plaies sanglantes ; toujours il vous rendra grâce, parce que toujours il sera certain que vous agissez par les motifs les plus purs et les plus saints ; mais pardonnez-lui de se rendre à luimême le témoignage de n'avoir jamais hésité un seul instant dans la foi. Sans doute, il ne peut dire : « Je serai à jamais inébranlable (a) » : cette confiance serait de l'orgueil ; cependant il espère, avec le secours d'en haut, persévérer jusqu'à la fin dans ses dispositions présentes de plein abandon, de soumission sans réserve, à l'Eglise et à son chef.

« Que l'on craigne pour moi, on a raison, car je suis de tous les hommes le plus faible; mais aller plus loin, c'est aller trop loin, c'est manquer tout à la fois à la charité et à la justice. Je ne dis point ceci pour vous, qui me connaissez et qui me témoignez dans mes peines tant d'intérêt et d'amitié sincère, mais je le dis pour d'autres, dont la conduite à mon égard n'a pas été, je crois, ce qu'elle devait être. A Dieu ne plaise que j'en conserve aucun souvenir amer! Je n'en parle que parce qu'il le faut bien, pour vous expliquer ma position du moment à l'égard de certaines personnes que j'aime néanmoins beaucoup plus qu'elles ne le pensent, peut-être. »

Cité par A. Roussel. — Lamennais d'après des documents inédits, t. II, p. 294.

faj Ps. XXIX, 7.

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