CHAPITRE PREMIER
E.NFANCE ET JEUNESSE.
Peu de villes de notre littoral présentent une physionomie aussi originale que Saint-Malo.
Jetée en plein océan, sur un rocher relié au continent par une étroite chaussée, enfermée dans sa lourde ceinture de remparts comme en une armure de pierre, dominée par une llôchc de cathédrale qui se perd dans le ciel gris, cette singulière ville ressemble, vue du large, à un énorme cuirassé retenu à l'ancre sur les confins de la terre bretonne.
La « cite corsaire » est fille de la mer. Vaisseaux armés pour la pèche ou pour la bataille, courses effrénées à la poursuite des cargaisons anglaises, rencontres sanglantes, abordages victorieux, retours triomphants, telle a été la vie, telle est l'histoire de Saint-Malo.
Dans le vertige de ce va-et-vient formidable, ont grandi, bercés par des vents de tempête et de victoire, d'intrépides marins dont le no-m sonne comme une fanfare : Duguay-Trouin, Jacques Cartier, Surcouf. Ils ont été les héros de la hache et de Fépée.
D'autres fils de la ficrc cité ont vu leur imagination s'épanouir au spectacle des beautés sévères qui l'entourent. Ce qu'ils ont aimé de la terre natale, ce sont « ses rocs de granit battus par des flots verdàtres, ses écueils
2 JEAX-MAIUE DE LA MENNAIS
blanchis de leur écume, ses longues grèves désertes, où l'oreille n'entend que le mugissement sourd de la vague, le cri aigu de la mouette tournoyant sous la nuée, et la voix triste et douce de l'hirondelle de mer (1). » Plus tard, ils ont exprimé ces premières impressions d'enfance en des pages pleines d'enthousiasme ou de mélancolie qui ont enchanté plusieurs générations. Ceux-là ont été les ouvriers de la plume, et il suffit de nommer Chateau- Lriand et Lamennais pour montrer que Saint-Malo est aussi riche qu'aucune ville de province en illustrations littéraires.
Auprès de ces grands noms, le nom du prêtre dont nous allons raconter la vie paraîtra sans doute bien modeste. Jean-Marie de la Mennais, le frère de l'illustre écrivain, fut un de ces humbles dont l'existence s'écoule loin du bruit, et qui semblent avoir fait un pacte avec la renommée pour qu'elle respecte même le silence de leur tombe. Heureusement, la Providence n'entre pas toujours dans ces calculs de la modestie. Un jour ou l'autre, elle donne en spectacle au monde des vertus d'autant plus admirables, qu'elles furent plus jalousement cachées.
Le jour de cette manifestation approche, s'il n'est déjà venu, pour Jean-Marie de la Mennais. Qu'il ait cherché constamment l'obscurité, lui qui avait vu de si près les dangers de l'orgueil. C'était pour lui alTaire de conscience et de vertu sacerdotale ; que la postérité se fasse complice de son amour du silence, et marchande à cette belle vie l'hommage qu'elle n'a pas refusé à tant d'autres infiniment moins méritantes, ce serait une criante injustice.
Ses compatriotes en ont ainsi jugé. Ils ont compris qu'un homme dont le nom, ignoré peut-être dans les académies, est béni daiis toutes les chaumières bretonnes, vénéré dans les écoles de plusieurs provinces françaises, dans la case des noirs de nos Antilles et du Sénégal, et jusque chez les Canaques du Pacifique, resterait une de leurs meilleures gloires, et ils ont placé son portrait dans
(1) Lamennais, Affaires de Rome.
le panthéon modeste qu'ils appellent, un peu pompeusement peut-être, « la salle des grands hommes » (1).
Aussi bien, personne n'a incarné plus complètement que ce vaillant prêtre le génie h la fois entreprenant et souple, Imaginatif et pratique, brillant et solide de la race malouine.
La famille Robert de la Mennais appartenait à l'ancienne bourgeoisie de la ville. Les Robert étaient armateurs de père en tils. Actifs, intelligents, d'une probité universellement reconnue, avec un penchant décidé pour les entreprises hardies, ils avaient acquis dans le commerce une fortune considérable et s'étaient distingués par d'honorables alliances.
Louis-François Robert, aïeul de Jean-Marie, habitait Saint-Servan,* alors simple faubourg de Saint-Malo.
Nous le trouvons, en 1777, capitaine d'une des compagnies de la milice bourgeoise chargées d'assurer l'ordre dans cette partie de la commune. Il eut deux hls : Pierre-Louis, né le 10 juin 1743, et Denys-François, né le 14 mai 1744. Suivant l'usage d'alors, Denys-François laissa à son aîné le nom de la Mennais, emprunté à un petit domaine situé dans la commune de Trigavou. Pour lui, il se fit appeler Robert des Saudrais. En 1775, ils épousèrent les deux sœurs, Gratienne-Jeanne et Félicité Lorin, filles de Pierre Lorin, sieur de la Brousse, conseiller du roi, sénéchal, premier juge, magistrat civil, criminel et de police de la juridiction de Saint-Malo.
La mère des deux jeunes filles. Madame Lorin, née Bertranne Roce, était d'origine irlandaise.
De son mariage avec Gratienne Lorin, Pierre- Louis Robert eut six enfants. Louis-Marie et Pierre-Jean étaient les aînés de Jean-Marie, dont nous écrivons l'histoire.
(1) Au musée de Saint-Malo. Celte salle renferme les portraits des principaux personnaires de marque qui sont nés dans, cette ville.
Après celui-ci naquirent Félicité, Gratien- Claude, et Marie, leur unique sœur (1). Tous devaient mourir jeunes, excepté Marie, qui épousa plus tard M. Blaize de Maisonneuve, et les deux frères Félicité et Jean-Marie, qui, après une carrière laborieuse et diversement illustre, devaient emporter dans la tombe le nom de La Mennais.
Jean-Marie naquit le 8 septembre 1780, en la fête de la Nativité de la sainte Vierge, et il fut baptisé, le même jour, par l'un des vicaires de Saint-Malo, M. Carfantan (2). Il eut pour parrain un allié de la famille du côté paternel, Pierre-Marie Briand, sieur de la Feuillée. Sa tante maternelle, Félicité-Simone-Jeanne Lorin, « dame des Saudrais », lui servit de marraine.
Il venait au monde à l'époque de la plus grande prospérité commerciale de la famille. On peut voir, aujourd'hui encore, dans la rue Saint-Vincent, à deux pas d'une des principales portes de la ville, un vaste hôtel bâti au commencement du XVIII '^ siècle. Devant l'imposante façade, une belle cour d'honneur; deux ailes avancées sur la rue ; aux fenêtres, des balcons en fer forgé, tout donne au vieux logis ce grand air qui distinguait alors les demeures des corsaires malouins (3).
C'est dans cette habitation presque princière que grandit le futur fondateur des « Petits Frères » de Tlnstruction chrétienne. Celui qui devait vivre et mourir dans la pratique de la plus austère pauvreté connut tout d'abord les commodités d'une existence large et entourée de bien-être.
D'autres avantages s'offraient à lui dès l'enfance et lui présageaient une existence heureuse. La famille qui se pressait sous le toit du bel hôtel était nombreuse; la mai-
(1) Louis Marie naquit le 12 septembre 1776; Pierre-Jean, le 24 juin 1778 : Félicité, le 10 juin 1782; Marie, le 24 février 1784, et Gratien-Cîaude, le 2 mai 1785.
(2' Dans l'acte de baptême de Jean-Marie de la Mennais, ce prêtre est qualifié de « subcuré » .
f3) Cet hôtel est malheureusement sorti de la famille. De vulgaires magasins en obstruent aujourdliui la cour principale.
son, pleine de jeux folâtres, retentissait tout le jour de rires et de chansons. Elevé au milieu de cette joie, l'enfant ouvrait dès lors son ame à la communicative gaité qui devait survivre chez lui au malheur et aux années.
Une autorité à la fois douce et ferme réglait les éhats de cette jeunesse. Hélas! ]M"'^ de la Mennais devait disparaître trop tôt pour marquer de son empreinte ces âmes qu'elle avait ouvertes à la piété. Du moins, Jean- Marie n'oublia-t-il jamais ses leçons. 11 conserva jusqu'à sa mort quelques pages écrlies par elle sur des sujets religieux, et il les montrait comme des reliques à ses disciples de prédilection. Cette femme, qui donna naissance à deux intelligences d'élite, était douée elle-même d'un esprit distingué et de remarquables aptitudes pour les arts. Elle avait reçu une instruction très supérieure à celle qu'on donnait communément aux femmes sous l'ancien régime. De plus, elle avait beaucoup lu, et, recueillant de ses lectures ce qui pouvait être utile à ses enfants, elle avait tracé à leur intention un plan d^éducation.
Nous avons pu étudier deux opuscules manuscrits dus à sa plume, et qui témoignent à la fois de sa culture littéraire et de sa haute piété. C'est une paraphrase du De Profundis et un commentaire du Magnificat. On trouve parfois dans ces pages, sous la phrase un peu traînante de la fm du XYIII^ siècle, une doctrine et une onction qui feraient honneur à un écrivain ascétique.
Félicité de la Mennais, qui perdit sa mère à l'âge de cinq ans, n'avait gardé d'elle que deux souvenirs : il se rappelait l'avoir vue réciter son chapelet et jouer du violon. Quant à Jean-Marie, de deux ans plus âgé que le célèbre écrivain, il put recevoir d'elle ces premiers germes de la piété qui sont d'ordinaire chose si décisive dans riiistoire des saints.
Bien différente était la physionomie du chef de famille. Homme d'initiative et d'activité extérieure, Pierre-Louis de la Mennais était tout entier à son négoce, qui le mettait
on relation avec les plus importantes maisons de l'Europe. C^est par millions que se chiffrait son commerce de toiles avec l'Espagne et les colonies françaises. Il avait deux associés : son frère Denys-François, qui, de son côté, avait fondé à Saint -Malo une importante maison, et M. Blaize de Maisonneuve, qui devait devenir plus tard l'allié de sa famille. Chaque année, il armait un ou plusieurs navires pour la pèche de la morue à Terre- Neuve (1).
Ahsorbé par des affaires aussi étendues, le négociant ne pouvait donner que peu de temps à sa famille. On ne se voyait guère qu'aux heures des repas.
Parfois on invitait des amis. Alors la conversation était instructive; la politique n'en faisait pas tous les frais; on parlait religion, philosophie, littérature. On discutait parfois jusqu'à se fâcher. Le maitre de la maison avait le verbe haut, l'accent impérieux. C'était un père de famille de l'ancien régime, un peu trop jaloux peutêtre de son autorité, et imposant parfois à son petit monde des contraintes gênantes. *
N'eut-il pas un jour l'idée d'obliger son fils Jean-^Iarie à prendre habituellement du tabac, pour se conformer aux usages de la société d'alors? Soixante ans plus tard, le vénérable fondateur des Frères gémissait encore sur la violence qu'il avait subie : « L'usage du tabac, déclaraitil, est une mauvaise et très mauvaise habitude. Je l'ai prise, moi, dans mon enfance, mais avec une répugnance extrême, et par obéissance à mon père. Aujourd'hui, je ne puis plus la changer, et je regrette beaucoup de l'avoir contractée (2) . »
Excellent chrétien, au demeurant, et très dévoué à sa famille, l'honnête armateur entendait bien transmettre
(1) Nous trouvons, en 1777, le St-Vincent armé par « MM. Mennais Robert et Compagnie » pour Terre-Neuve. (Etrennes malouines, historiques et nautiques à Vusage de la ville et du diocèse de Sl-Malo, pour Vannée commune 1778.)
(2) Lettre médite, 27 décembre 18oô. — Archives des Frères de l'Instruction chrétienne.
à SCS fils riîérilage de foi vive qu'il avait gardé, sans Tamoindrir, au cours d'une longue prospérité, et qui, plus tard, aux jours de l'épreuve, devait lui donner à luimême la force de vivre, dans des situations où d'autres ne savent que mourir.
Souvent le cercle de famille s'élargissait, et l'on voyait apparaître « l'oncle des Saudrais ». Il était toujours le bienvenu. Lorsqu'il entrait dans le grand salon de l'hôtel La Mennais, avec ses souliers à larges boucles, ses bas chinés, son habit à la française et son grand tricorne encadrant iHie belle et souriante figure, la petite bande espiègle l'accueillait avec des cris joyeux.
L'oncle des Saudrais était un savant, mais qui excellait à Tendre la science aimable, et c'est ce qui explique son succès auprès d'aussi jeunes enfants. Esprit vif et original, joignant à beaucoup d'érudition un goût exquis et un grand charme de parole, ce philosophe fourvoyé dans la carrière comm-é'rciale avait fait une bonne traduction des odes d'Horace et du Livre de Job. Sa correspondance renferme des pages ravissantes de malice, de bonhomie et de gaité gauloise. Lorsque nous verrons plus tard les mêmes qualités s'épanouir dans le caractère et dans les écrits de Jean-Marie, il sera facile de reconnaître de quelle influence elles procèdent.
En attendant de devenir le précepteur de ses neveux, il égayait cle ses fines plaisanteries et de ses joyeuses histoires les veillées du logis fraternel. Il n'avait pas d'enfants, Qt M'*''' des Saudrais, la tante et marraine de Jean, consacrait à la famille de sa sueur les trésors d'une âme tendre et dévouée.
Parmi les influences bienfaisantes qui entourèrent le berceau de notre héros, n'oublions pas de signaler celh^ d'une simple servante, qu'on appelait en famille «la Villemain » .
Vrai type de générosité et de délicatesse, douée d'une instruction supérieure à sa condition, cette humble femme ne, se contenta pas de seconder ^l"''^ de la Mennais dans sa tâche maternelle; elle la remplaça, autant qu'il était
8 JEAX-MAIUE DE LA MEXNAIS
possible, spéciale Qient auprès de Jean-Marie et de Félicité, lorsque ceux-ci furent devenus orphelins.
Pendant les mois d'été, la famille se réunissait dans une propriété rurale que le père de M"^^ de la IMennais, M. Pierre Lorin(l), avait achetée à deux lieues deDinan. Celait la Ghesnaie. M. et M'"^ des Saudrais suivaient leurs parents à la campagne, car le double lien qui les unissait à M. et à M'"*' de la Mennais était fortifié par une grande conformité d'humeur et une profonde amitié.
La maison avait été bâtie au milieu des bois, sur la lisière de la forêt de Coètquen. Il semble que cette calme retraite et ce paysage breton, avec son ciel mélancolique, contribuèrent à développer chez Jean-Marie une égalité de caractère et une gravité au-dessus de son âge. Au milieu de cette nature un peu sauvagv?, mais recueillie et reposante, dans ce cadre familial à la fois sérieux et aimable, sous l'œil vigilant de leur mère, qui s'était faite leur première institutrice, les fils de l'armateur croissaient en science et en vertu, à l'exception peut-être de celui qui devait attacher à son nom une si étrange célébrité (2).
L'aîné, Louis-Marie, fut le premier dont la vocation se décida. Nature entreprenante et énergique, il' choisit de bonne heure la carrière paternelle. Nous le retrouverons bientôt, à Paris ou sur les côtes d'Espagne, adressant à Jean, qu'il considère déjà comme chef de famille, des récits et des impressions de voyage. Au reste, les belles espérances qu'il donnait furent bientôt détruites par la mort.
Plus courte encore fut l'existence de Pierre-Jean : elle ne paraît pas avoir dépassé les limites de l'enfance.
Le plus jeune des garçons, Gratien-Glaude, était .né avec une constitution maladive et une disposition à la
(1) M. et jM"'^ Loriii se retirèrent à Avranches dans les dernières années de leur vie. Ils y sont morts, l'un en 1799, l'autre en 1803.
(2) Après la mort de M"'* de la Mennais, les enfants de l'armateur firent également de longs séjours dans une propriété appelée le Val-Ernoul, située à Saint-Méloir-des-Ondes llle-et-Vilaine). M. et M'"* des Saudrais possédaient là une gentilhommière fort agréable, d'où l'on avait vue sur la baie du Mont-Saint-Michel.
rcverio qui rempôchèrcnt de se fixer jamais sur le choix crun état de vie. Il mourut jeune, lui aussi, après avoir été presque constamment à la charge de ses deux frères, Jean-^larie et Félicité.
Quant à leur sœur, Marie, qui, seule avec les deux futurs prêtres, devait fournir une longue carrière, elle épousa, en 1814, M. Ange Blaize de Maisonneuve. Fidèle toute sa vie aux convictions et aux habitudes religieuses qu'elle tenait de sa mère, elle les transmit soigneusement à ses enfants.
Deux figures tranchaient sur toutes les autres dans ce petit monde réuni au foyer du négociant malouin : celles du jeune Jean-Marie et de celui qu'on appelait familièrement Féli. Certes, elles ne se ressemblaient guère; mais elles s'attiraient par leurs contrastes mêmes, et il faut faire remonter à ces premières années la tendresse qui unit les deux frères pendant près de cinquante ans.
Plus fortement constitué que Féli, avec la tête carrée de son père, le front large, élevé, les yeux bleu foncé, la bouche souriante, Jean avait l'esprit vif, l'àme droite, le caractère naturellement violent, mais assoupli par l'éducation. La remarquable sûreté de jugement qui se révéla chez lui de très bonne heure et son extrême délicatesse de conscience lui attirèrent bientôt la confiance de Féli. Ce n'est toutefois que beaucoup plus tard qu'il put prendre sur son frère un ascendant durable.
Celui-ci était dès lors afiligé d'un vice de conformation dont il devait souffrir toute sa .vie (1). Le visage ovale et maigre, les. pommettes saillantes, les yeux gris, les lèvres minces, le corps grêle, d'une taille au-dessous de l'ordinaire, le futur écrivain était doué d'une vivacité singulière et comme fébrile, résultat d'un tempérament nerveux et impressionnable à l'excès. Ses accès de colère se terminaient souvent par des évanouissements. La grande maison un peu solennelle de la rue Saint-Vincent n'avait pour lui aucun attrait. En proie à la tristesse qui
(1) C'était une dépression considérable de Tépigastre.
devait pcsor sur toute sa vie, il s'échappait le plus souvent possible des rues sombres de la vieille ville, et courait vers les remparts inondés de soleil. Là, il passait des heures à regarder la mer, jusqu'à ce que, perdu dans sa rêverie, il sentit sur son épaule la main de la fidèle domestique chargée de le ramener au logis. Il regagnait alors son étroite mansarde, où seul le bon visage épanoui de Jean parvenait à dérider son front déjà chargé de soucis. Parfois l'aspect de cette petite figure souffrante éteignait la bonne humeur du frère aine, car il avait l'âme sensible et affectueuse; mais combien durent les chagrins à cet âge? Malgré ces légers nuages, l'enfance de Jean-Marie s'écoulait joyeuse dans cet intérieur patriarcal où la Providence l'avait fait naître, lorsqu'une première grande douleur vint assombrir sa vie.
En 1787, M"'"" de la Mennais s'éteignait à trente-sept ans, sans avoir eu le temps de voir fructifier dans l'âme de ses fils les exemples de sa sainte vie. Jean-Marie était dans sa huitième année ; il pleura longtemps sa mère, dont le souvenir ne le quitta jamais. Toutefois, dans la grande amertume où cette catastrophe plongea son âme d'enfant, une consolation très douce lui était réservée. La sœur de la morte, la chère et vénérée marraine de Jean, s'efforça de rendre à l'orphelin la tendresse qu'il venait de perdre, et s'occupa activement de son éducation.
L'enfant avait-il reçu jusqu'alors d'autres leçons que celles de sa mère? Nous n'avons pu éclaircir entièrement ce point; mais il est très probable que M™^ de la Mennais, instruite et pieuse comme elle l'était, ne voulut confier à personne le soin de donner à ses fils les premières leçons. Il y avilit bien à Saint-Malo une école de Frères de la Doctrine chrétienne, mais c'était une école gratuite, destinée exclusivement aux « pauvres garçons » , selon le langage du temps, et la haute bourgeoisie ne lui confiait point ses fils. Quant aux instituteurs libres qui, « avec l'agré-
L'EDUCATION il
ment de Messieurs les Magistrats » , enseignaient les premiers principes des mathématiques et de la grammaire, ils ne présentaient pas assez de garanties à un père de famille aussi consciencieux que M. Pierre de la Mennais (1).
Au fond, la ville était pauvre en établissements d'instruction. Madame des Saudrais, à peine chargée de l'éducation de son filleul, lui donna un précepteur. C'était un jeune-homme nommé Carré, qui devait plus tard entrer dans les ordres.
Celui-ci continua l'œuvre de M'"° de la Mennais. 11 mit son élève en état d'aborder avec fruit les études latines, puis l'oncle des Saudrais se chargea lui-même de Téducation de ses neveux, Jean-Marie; et Félicité.
C'était un instituteur de grand mérite que cet homme de goût, doué du plus exquis bon sens et de connaissances fort étendues. Il n'avait qu'un défaut : il était trop éclectique. Concurremment avec la Bible et V Imitation de Jésus- Christ, il lisait volontiers les philosophes du XVIII<^ siècle, et sa bibliothèque n'excluait aucun livre écrit avec talent. On sait combien l'usage indiscret de cette bibliothèque fut dangereux pour la foi de Féli.
Jean-Marie, beaucoup plus calme et mieux équilibré que son frère, ne sentit point le besoin de se plonger dans ces lectures dangereuses.
Il avait dès lors pour livre de chevet son catéchisme, ce cher catéchisme de Saint-Malo, qu'il devait plus tard emporter dans tous ses voyages et relire jusque sur son lit de mort.
La demeure paternelle était bâtie à l'ombre de la cathédrale, et le pieux enfant faisait de longues stations dans cette vieille église, qui devait devenir un des premiers théâtres de son zèle sacerdotal. C'est là qu'il rencontra pour la première fois, parmi les chanoines, le vénérable abbé Engerran, son futur guide dans la carrière de l'enseignement. Attiré vers le vieux prêtre par une secrète
vl Voir l'opuscule cité plus haut : Elrennes malouines, etc.
sympathie, il lui confia la direction de son âme candide, et s'attacha à lui comme servant de messe.
M. Engerran n'ctaitpoint le seul ecclésiastique connu de Jean-Marie. Le clergé était reçu à hras ouverts à l'hôtel La iNIennais. Les nombreux chanoines de l'insigne chapitre, le curé de la paroisse, celui qu'on appelait, d'après l'usage malouin, « le grand curé », les vicaires de la cathédrale, entretenaient avec les deux frères Robert des relations cordiales. L'éveque môme, voulant honorer la profession éclalante de christianisme qui avait toujours désigné les La Mennais à l'estime des gens de bien, ne dédaignait point de s'asseoir à la table de l'armateur.
Le siège de Saint-Malo était alors occupé par Mgr Cortois de Pressigny. Son prédécesseur, Mgr des Laurents, avait administré le baptême à Félicité de la Mennais. Il devait lui-même conférer à Jean-l\Iarie la conhrmation et le sous-diaconat, dans les circonstances émouvantes que nous raconterons bientôt.
Mgr de Pressigny n'avait rien d'un évoque de cour. Homme de doctrine et de ferme bon sens, formé à la sévère école de son oncle, Mgr Cortois de Quincey, évoque de Bclley, et du cardinal de la Luzerne, dont il avait été le vicaire général; prélat de mœurs graves, d'une simplicité qui s'alliait facilement aux grandes manières, il devait clore dignement la liste des évoques de Saint-Malo. De bonne heure, il discerna les dons précieux que la Providence avait départis à Jean-^larie, et il se réjouissait déjà d'avoir bientôt dans cet héritier d'une famille sans tache un fervent diocésain de plus.
Toutes ces circonstances présageaient à l'enfant une jeunesse heureuse, passée tout entière dans le calme de l'étude et le commerce d'esprits distingués, jusqu'à ce que les hautes relations de son père et l'influence des amis de sa famille lui ouvrissent une brillante carrière. Ce rêve de gloire humaine caressa-t-il un instant sa jeune imagination? Nous ne savons. En tout cas, il dut se dissiper bien vite sous l'action brutale des événements.
La Révolution approchait, avec ses deuils et ses ruines.