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de la France à l'étranger; puis, par delà l'océan, aux colonies, aux Antilles, au Sénégal, à Saint- Pierre-et-Miquelon, en Guyane, à Tahiti, partout où les « Frères de Lamennais, comme on les nomme, vont bravement porter l'instruction et la foi. C'est un autre spectacle, auquel le vénéré vieillard de .Ploërmel n'est absent que de corps. Son âme tout entière, par sa règle, par ses lettres, est en tout lieu avec ces héroïques défricheurs et planteurs de la vigne du Père de famille. Ils s'appellent le frère Ambroise, le frère Arthur, le frère Hyacinthe, le frère Louis-Joseph, les frères Euthyme, Etienne-Marie, Liguori, Didier, Jérôme, Alpert, et combien d'autres! qui s'en sont allés là-bas livrer bataille à l'ignorance et à la barbarie. Encore, si, aux prises avec le climat et les éléments, ils n'^avaient pas trop souvent à lutter contre les gouverneurs! En vous lisant, mon Père, je me demandais et je vous demande : Quelles sont donc les pages de Féli, si haut qu'elles soient cotées, qui se puissent comparer au nouveau chapitre des Actes des Apôtres que ces humbles et grands misssionnaires allaient ainsi écrire, et parfois avec leur sang, sur ces horribles terres ou de glace ou de feu?
En France, l'activité du fondateur se déploie au service du gouvernement extérieur et inté-
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rieur d'une société qui va grandissant chaque jour. A l'extérieur, il faut la défendre contre les tracasseries des pouvoirs politiques et administratifs : aveugles qu'ils sont de ne point comprendre qu'ils n'ont pas de plus puissants et de plus sûrs instruments de moralisation et de civilisation, que ces hommes de dévouement, les vrais hommes du peuple, parce qu'ils sont premièrement des hommes de Dieu. M. Guizot l'a compris, M. Villemain l'a compris, M. de Salvandy l'a compris. Le premier des trois nous a dit sa respectueuse et particulière estime pour ce prêtre dont le nom lui en rappelait un^autre : (( Chaque fois, écrit Guizot, que je voyais cet honnête et ferme Breton, devenu un pieux ecclésiastique et un ardent éducateur du peuple, absolument renfermé dans son état et dans son œuvre, ma pensée se reportait tristement vers son frère, ce grand esprit égaré dans ses passions, tombé parmi les malfaiteurs intellectuels de son temps, lui qui semblait né pour être un de ses guides les plus sévères. *) Et Je reste (1).
Mais comment espérer d'élever à cette hauteur de vues un Glais-Bizoin, par exemple, à
(1) Gtdzot, Mémoiresyr, UI, Ch. XVI. p. 82. — La page éloquente qui suit, smr Félicité de la Mennais, est un des plus équitables jugements qui aient été prononcés sur ce malheureux esprit et sur feux qui lui ressemblent.
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qui l'éducateur eut affaire? Il était temps que la loi de 1850 donnât enfin raison aux longues revendications du Breton militant. Je suis heureux d'apprendre de vous, mon Révérend Père, qu'il fut appelé à présenter ses observations et ^es vœux à la commission extraparlementaire préparatoire à la loi; et qu'à défaut de sa présence, cette assemblée d'élite put du moins recueillir le fruit de son expérience, dans un mémoire dont toutes les conclusions furent appréciées et adoptées. Et nous aussi, remercionsle, saluons-le. A cette heure où cette loi de paix et de salut est à la veille peut-être de succomber sous les coups de la plus inepte tyrannie, n'est-ce pas le moment de nous retourner, reconnaissants autant que tristes, vers ceux qui nous l'avaient sagement et libéralement donnée? Ah! mon Père, que diraient-ils aujourd'hui, ces grands et vrais Français? Hélas! Et que feraient-ils?
Un mot encore. Je vous le dois pour ce que vous nous apprenez de l'œuvre intérieure, intime : celle de la direction pédagogique et spirituelle des religieux et religieuses, formés, sous sa conduite et par ses instructions, à l'esprit propre de leur profession et de leur institut. Aussi bien, votre livre n'est-il pas écrit uniquement, ni même principalement, pour les lecteurs
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du dehors. Les dignes fils d'un tel Père y voudront retrouver l'âme qui se versait dans la leur, le cœur qui battait près de leur cœur, la* main qui guidait leurs pas ou qui essuyait leurs larmes, le Père enfin « le Père Jean », avec sa bonté souriante, sa piété, sa fermeté, sa tendre charité, son dévouement sans bornes à la famille qu'il avait engendrée dans le Christ.
Elle était, nous dites-vous, de huit à neuf cents Frères quand il leur fut enlevé. Ils sont près de trois mille à l'heure où vous écrivez, et je ne sache pas qu'ils soient en rien déchus de leur primitive ferveur, loin de là. C'est leur grande force d'à présent, c'est leur meilleur motif d'espérer en l'avenir. La plus sûre garantie de la vitalité des congrégations religieuses, c'est leur fidélité. Telle est aussi ma plus ferme assurance contre l'orage qui fond présentement sur leur tête. La tempête peut faire rage ; le branchage peut être ravagé et dispersé ; mais l'arbre tiendra bon : il a ses racines dans le roc et sa tête dans le ciel ; sa sève est riche, son tronc robuste : attendez, attendons que la tourmente ait passé, et tout repoussera.
La fidélité à l'esprit de l'institut, telle fut la suprême recommandation du saint octogénaire,
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près de sa fin : « J'ai la confiance, mes chers Frères, que dociles à ma voix, qui, peut-être se fait entendre pour la dernière fois, vous allez vous lever et marcher avec une nouvelle ardeur dans les sentiers bénis de la ferveur et de la régularité. Les temps sont mauvais. Priez et consolez l'Eglise par la bonne odeur de toutes les vertus. Employons les jours qui nous restent à semer beaucoup, afin de recueillir abondamment dans le ciel. Mes forces baissent, je m'en vais. Vous continuerez à prier pour moi. Après Dieu et Marie, ma pensée la plus chère est pour vous. »
Ce que le pieux mourant demandait à ses disciples, sa Vie écritp par vous leur apprendra à le pratiquer, mon très cher Père. Par elle, un renouveau de vertus apostoliques et religieuses se fera dans chacune des 460 maisons de l'institut. Ce souffle vivifiant passera de là sur la jeune âme de leurs 75 000 élèves. Telle est assvirément la fin première de votre ouvrage ; vous en avez le vif désir, vous en aurez la joie ; et ce vous en sera la plus haute récompense. Vous la recueillerez de partout. Dans les deux mondes, des milliers de voix, des milliers de cœurs, béniront le nom de l'homme, de l'historien, du prêtre, qui leur aura rendu, dans une si vivante
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image, rancêtre qu'un jour leurs pères ont vu emporté au ciel par sa charité, comme sur un char de feu. N'en serez-vous pas heureux?
Qu'il vienne aussi, cet autre jour où, le faisant monter « dans les splendeurs des saints », l'Eglise nous agenouillera devant celui qu'alors nous pourrons invoquer, après l'avoir tant admiré et aimé ! C'est le souhait qu'aux dernières lignes de votre livre, vous déposez aux pieds du Souverain Pontife. C'est celui qu'à mon tour j'exprime à la fin de cette lettre, et pour l'ouvrage, dont ce serait la suprême sanction, et pour l'ouvrier, que je sais digne de cette bénédiction.
Agréez-le, ce souhait, mon cher Père,, avec l'assurance de l'affectueux respect qui s'appellera de l'amitié, le jour où vous permettrez ce nom à votre tout dévoué serviteur
Baunard.