‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 232 sur 257 · FRAGMENT D'UN DISCOURS AUX RELIGIEUX DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

FRAGMENT D'UN DISCOURS AUX RELIGIEUX DE SAINT-PIERRE

Sur la place que doit tenir, dans l'Église,

leur congrégation.

Je veux vous entretenir, pendant quelques courts instants, des services particuliers que nous nous proposons de rendre à l'Eglise. Ah I ses besoins aujourd'hui sont immenses, et ses douleurs sont vastes comme la mer, suivant l'expression du Prophète. Qui ne le sait? et quel est le cœur chrétien qui n'en soit profondément touché? Toutefois, j'ose le dire, de tous ses maux, les plus grands sont ceux dont on s'occupe et dont on s'alarme le moins. Ainsi on s'afflige et on s'effraie de ce que, dans certains diocèses, il y a encore une multitude de paroisses vacantes, de troupeaux privés de pasteurs; on gémit du progrès de l'esprit de licence et d'incrédulité; on ne calcule qu'avec une sorte de gémissement le nombre presque infini de livres. impies et séditieux que la presse enfante chaque jour. Certes, ce sont là des maux bien dignes de toutes nos larmes, et nous ne saurions trop les déplorer; cependant, je le répète, ce ne sont pas ceux-là qui m'inspirent les plus vives craintes pour l'avenir de la religion.

« Mais quand je pense à ses destinées futures, je tremble de la voir périr et s'éteindre au milieu de nous, faute d'appui, faute d'institutions appropriées aux besoins du temps, faute d'hommes assez instruits pour la défendre Qontre les ennemis nouveaux qui l'attaquent, et assez fermes pour résister à tous les genres de séduction auxquels nous sommes exposés.

« Je le sais, la main de Dieu soutient l'Eglise ; néanmoins il entre dans les desseins de sa Providence de se servir des hommes comme d'instruments pour l'accomplissement de ses volontés souveraines. La destruction des corps religieux et l'affaiblissement de la doctrine en ceux qui en doivent être les dépositaires et les interprètes a toujours été le signe le plus effrayant des malheurs qui menaçaient une chrétienté. Or, chose bien remarquable et bien triste, depuis vingt-six ans que les persécutions sanglantes ont cessé et que la religion a été rétablie en France, personne n'a encore songé à rien entreprendre pour remédier à ce mal, rien du moins qui eût un caractère de durée et de grandeur; et, si la charité a multiplié ses merveilles pour le soulagement corporel de l'homme, on semble avoir oublié — pardonnez moi cette expression — les misères spirituelles de l'Epouse du

Fils de Dieu. Pour mieux faire comprendre ma pensée, qu'il me soit permis d'entrer dans quelques détails.

« On veut avoir des prôtres, et que fait-on pour en élever? Sous le nom de petits séminaires, on crée des collèges. Dans quelques-uns, il est vrai, les jeunes gens reçoivent une éducation chrétienne, et, sous ce rapport, il n'y a que du bien à en dire, ou, pour parler plus exactement, on en peut dire beaucoup de bien; mais, dans ceux-là mêmes, ce sont moins des prêtres que Ton forme suivant l'intention du Concile de Trente, que des jeunes gens destinés à remplir les divers emplois de la société civile; et dans les autres établissements du môme genre, hélas ! que de choses désolantes ! Les ecclésiastiques qui y sont attachés, n'ayant aucune direction ni aucune règle commune, ne peuvent, quel que soit leur zèle, ag>r avec assez d'accord et d'ensemble pour opérer tout le bien qui est dans leur cœur. Bientôt, ils se fatiguent d'un travail aride qui leur donne si peu de consolation et qui est pour eux-mêmes si plein de dangers; et comme rien d'ailleurs ne les oblige de rester dans une position qui leur déplaît ou qui les ennuie, ces maisons sont ébranlées par de perpétuels changements, et chaque jour elles sont à la veille de leur ruine.

« On veut des missionnaires, et que fait-on pour fonder, de manière à ce qu'elles se perpétuent, des sociétés si éminemment utiles? On ne forme que des institutions locales, isolées ; on cherche, souvent presque au hasard, et on rassemble quelques hommes dévoués; on les met sous le même toit, en leur disant : « Allez, prêchez, faites de votre mieux; » et voilà tout.

« On se plaint des ravages de l'impiété; et que fait-on pour en arrêter le cours? Où sont les ecclésiastiques qui se consacrent à de longues et fortes études? Où en trouve-t-on qui soient capables de suivre le mouvement des esprits, la progression et le développement des erreurs, et de combattre celles-ci avec succès? Hélas! les uns auraient le goût «de l'étude, mais-ils n'en ont pas le temps; les autres en auraient le temps, mais ils n'en ont pas le goût, et, sentant d'ailleurs combien le travail d'un seul homme est peu de chose, ils n'ont et ne peuvent avoir aucune ardeur à s'y appliquer.

« Autrefois le clergé était à la tête de la société paKses lumières. Jamais donc, depuis bien des siècles, le clergé pris en masse n'avait été aussiignorantqu'ill'estaujourd'hui, etjamais cependant la véritable science ne lui fut plus nécessaire. On commence à reconnaître combien un pareil défaut d'instruction est humiliant et combien il peut devenir funeste; mais les moyens que l'on veut prendre pour remédier à ce mal sont pires que le mal même, et, en France comme dans un royaume voisin, l'Eglise est menacée de voir corrompre son enseignement, * sous le spécieux prétexte de la perfectionner et de l'étendre.

« Et d'où vient donc que le bien même se fait si mal? Ah! disons-le en gémissant, cela vient de l'influence qu'exerce l'esprit du siècle sur l'esprit du clergé, sans que celui-ci s'en doute et s'en aperçoive. En effet, ne voyons-nous pas que, parmi les prêtres comme parmi les séculiers, chacun est jaloux de sa liberté, aime par -dessus tout son indépendance, sa fortune, l'avancement de sa famille et ne songe qu'à cela, omnes qussrunt ■ quœ sua sunt, non qnae Jesii Christi?

« Dans ces dispositions vraiment impies, on a horfeur de toute espèce de joug et de toute espèce de gêne; on ne cherche qu'à s'affranchir des règles générales et ordinaires, bien loin de consentir à en prendre de nouvelles, surtout quand il s'agit de se dévouer à une vie obscure et cachée, à une vie d'humiliations, de pauvreté, de pénitence et de sacrifice.

« Disons-le donc : Un vaste filet est étendu sur le Tliabnr, et le danger de sy laisser prendre est d'autant plus grand, que ce piège est invisible à tous ceux que des considérations humaines dominent, ou dont les faibles yeux se ferment aux vives lumières de la foi.

« Dans ce désolant état de choses, n'était-il donc pas à désirer qu'il se

Corniât une con^régration nouvelle, dégagée de toute entrave, et destinée à former de saints prêtres, à prêcher l'Evangile avec une liberté et un. elésintéressement apostoliques, et à défendre les vraies doctrines, qui sont celles du Saint-Siège, sans aucnti de ces timides ménagements que la politiqi!Ve peut quelquefois conseiller, Tnais que la foi condamne toujours? Or, tel est l'objet que nous nous proposons de remplir, pour l'honneur de Dieu et la gloire de son Eglise. » — Archives des Frères.

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