LE SOUS-DIACONAT
sous-diaconat doit prendre soin, tout d'abord, d^étudier les rubriques du bréviaire. Or, le pauvre ordinand n'avait eu personne pour le guider dans cette délicate matière, et il était parfois embarrassé.
Un jour, il aborde, à la sacristie, un vieux prêtre au visage sévère, et le consulte sur l'ordre à suivre dans la récitation de ses prières.
« Vous dites le bréviaire, monsieur ; à quel titre ?
— Monsieur, je suis sous-diacre.
— Quel est le téméraire qui vous a fait sous-diacre sans que vous sachiez dire votre bréviaire ?
— Monsieur, reprend Jean-Marie avec assurance, c'est Mgr de Pressigny. Il a dû céder à la difficulté des temps et m'ordonner au premier moment libre. Il comptait sur la charité de mes aînés pour m'enseigner les rubriques. >'
Le respectable bourru , d'abord scandalisé par l'apparente légèreté d'une ordination précipitée, s'inclina devant l'autorité de l'évêque de Saint-Malo, et donna le renseignement demandé.
Il tardait à M. de la Mennais de revoir la Bretagne. « La moisson est grande, mais les ouvriers sont peu nombreux (1). » Plus que jamais les événements donnaient raison à cette parole du Maître. Jean-Marie avait compris que choisir pour emploi de sa vie le travail sacré de la moisson de Dieu, c'est choisir la meilleure part, et, à peine enrôlé dans la milice cléricale, il brûlait de consacrer aux âmes ses forces et sa vie.
La Révolution est achevée ; il s'agit de relever les ruines qui couvrent le sol breton. Le clergé a été décimé par la persécution et l'exil. Plus d'écoles ecclésiastiques; plus de séminaire diocésain. Seuls, quelques vieux prêtres, malades et pauvres, entourent les autels dévastés. Gomment donner à ces vieillards des aides et des successeurs? Cette préoccupation assiège depuis longtemps les deux maîtres vénérés de l'abbé Jean : M. Engerran et M. Vielle.
Confident de leurs desseins, le jeune homme leur a
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promis depuis longtemps son concours. Avant môme d'être prêtre, il Vavaillera à former des prêtres.
Mais comment quitter Paris? Dans la situation irrégulière où il se trouvait, obtenir un passe-port était chose difficile. La sainte Vierge, qu'il avait toujours beaucoup aimée, lui aplanit les voies. Il s'était décidé à solliciter des autorités la pièce officielle, et, un samedi, après avoir longuement récité son chapelet, il attendait le moment de présenter sa requête, lorsqu'un passe-port lui fut remis en bonne et due forme, sans qu'il l'eût réclamé, et sans qu'il ait jamais su quelle main le lui avait procuré.
Quelques jours après, il était à Saint-Malo (1). Il trouva M. Vielle entouré de quelques jeunes gens, auxquels il donnait, à domicile, des leçons de latin. De son côté, M. Engerran essayait de discerner des vocations ecclésiastiques parmi les enfants que la Providence plaçait sur son chemin.
Le zélé chanoine qui, avant la Révolution, joignait aux fonctions de préceptour du chapitre (2) celles de desser-
(1) Les conseils de Mgr de Pressigny restaient le thème de ses méditations, et comme Faliment de sa piété. Voici une lettre inédite quil adressa à son ancien évêqiie, quelques jours après son arrivée à Saint-Malo : « En vous quittant, je me suis dit que je n'avais d'autre moyen de reconnaître les bontés dont vous m'avez honoré et toutes les obligations que je vous ai, qu'en conservant toute ma vie rin«^3ranlable volonté de suivre vos conseils et de pratiquer les devoirs de l'état saint que j'embrasse. C'est pour moi une grande satisfaction que d'y avoir été consacré par vos mains, comme je le désirais tant. J'en remercie la divine Providence, en l'adorant, en la bénissant du bonheur dont je jouis. Après elle, c'est à vous. Monseigneur, que je le dois; je ne l'oublierai jamais. Je vais tâcher de me mettre en état de mériter un jour de plus grandes grâces encore. Je n'ai point d'autre désir. Je sais que, pour cela, il faut marcher de vertus en vertus, sans regarder en arrière. Ceux à qui j'ai remis vos lettres, MM. Engerran et Vielle, m'y aideront. J'attends tout de leur bienveillance et de leur tendre amitié. Ils ont pour moi les soins d'un père pour son enfant; je les hoflrore et je les aime comme si j'étais leur fils. Ma famille ne m'a entretenu c[ue de vous. Monseigneur, et nous avions bien du plaisir dans cet entretien. Je me suis chargé auprès de vous de la reconnaissance de tous, car il n'y en a pas un qui ne la sente et cjui ne partage mon bonheur. » — Archives des Frères.
(2) Le précepteur du chapitre, à Saint-Malo, était le supérieur d'un véritable collège ecclésiastique. — Voir Guillotin de Corson, Pouillé historique de Varchevêché de Rennes, t. 111, p. 466.
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vaut de la chapelle de Notre-Dame-des-Anges au faubourg du Marais, avait accepté, à Vàga de plus de soixante ans, l'humble poste de vicaire à la cathédrale, et il ambitionnait maintenant de former une école cléricale.
Toutefois, rien de durable n'était fait encore. Tout se réduisait à des efforts isolés. On n'avait ni ressources, ni local suffisants pour fonder même un rudiment de collège. 11 fallait attendre l'heure de Dieu.
Le jeune sous-diacre ne laissa point s'écouler sans profit pour son âme les quelques mois qu'il dut passer dans sa famille. L'abbé Jean n'oubliait point qu'il n'avait pas fait d'études régulières, et que, malgré son application des années précédentes, il lui restait beaucoup à apprendre.
Mgr de Pressigny lui avait conseillé de passer une année à Saint-Sulpice, sous la direction du vénérable M. Duclaux. Il n'avait pas accédé à ce désir, parce que MM. Engerran et Vielle pouvaient, d'un jour à l'autre, avoir besoin de lui; mais il comptait bien, en attendant l'heure fixée pour l'action, continuer chez lui sa vie fervente de séminariste. Le règlement de la Société du Cœur de Jésus lui devait être une sauvegarde.
De Paris, d'ailleurs, son ancien évoque suivait ses travaux théologiques. «Je vois avec satisfaction, lui écrivaitil en 1802 (1), que vous n'avez pas perda le goût que vous m'aviez paru avoir pour les bons livres. Vous ne pouvez rien lire de meilleur sur tout ce qui concerne l'autorité de l'Eglise et les moyens de repousser les sophismes des hérétiques, que le Traité des prescrip(io7is de ïertullien et les petits traités de Nicole dont vous me parlez (2). »
Ces graves études, alternant, comme au séminaire, avec des exercices de piété parfaitement réglés, ne lui
(1) 10 décembre.
(2) Cité par Ropartz, La Vie et les Œuvres de J.-M. Robert de la Mennais, p. 30.
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font pas oublier ce qu'il doit à ses proches. Nous l'avons déjà vu triompher, à force de zèle, de l'indocilité de son frère Féli. C'est maintenant auprès de son père qu'il essayera la vertu d'un apostolat aimable autant que discret.
L'armateur vient de s'embarquer, avec son fils Louis, pour un long voyage sur les côtes d'Espagne. On s'est arrêté à Paris, et le frère aîné de l'abbé Jean lui communique, avec une naïveté qui n'est pas sans charme, ses premières impressions sur les hommes et les choses de la capitale (1).
Quelques jours après, on est en mer.
M. Pierre-Louis de la Mennais avait l'esprit ouvert à toutes sortes de questions, et ses dernières conversations avec son fils Jean lui avaient donné le goût des controverses religieuses. Il résolut de reprendre, dans les loisirs du bord, les discussions qui l'avaient passionné à Saint-Malo, et il se mit à écrire au jeune abbé de longues lettres, parfois pétillantes d'esprit, toujours pleines d'observations et de bon sens (2).
La philosophie du brave négociant, très humaine, mais un peu terre à terre, demandait à être complétée et élargie
; l xXoiis citerons quelques passages de cetle leiti'c, la seule probablement qui subsiste du jeune Louis de la Mennais : « Je profite, mon cher Jean, d'un moment de répit pour te donner de mes nouvelles, et répondre au petit mot que tu avais mis pour moi an pied de la lettre de Marie. J'ai vu avant-hier Bonaparte à la parade. Le premier consul était sur un cheval blanc de toute beauté et richement enharnaché. 11 n'avait qu'un simple habit vert d'uniforme de cavalerie, avec deux épaulettes à gros grains et un chapeau à trois cornes tout uni et sans galons. Il est très petit et jaune, mais je te charge de dire à papa Mennais que le buste qu'il a sur sa cheminée est ressemblant, c'est-à-dire qu'il se rapproche beaucoup pour les traits, quoique l'ensemble ne. soit pas tout à fait le même. Nous allons aller voir un de ces jours M. de Pressigny; mais papa est si surchargé d'affaires, qu'on ne sait auquel entendre. Nous le rencontrâmes avant hier dans la rue S'-IIonoré. H venait pour nous faire une visite. Je t'assure qu'on ne le prendrait pas pour un évêque à son costume, car il est habillé on ne peut jilus simplement, etc. » 'Lettre inédite. — Archives des Frères.
(2 On en jugera par l'extrait suivant. Jean et Féli lui avaient vanté les avantages de la conformité au bon plaisir divin. « Rien de si vrai, répondit-il, que ce que vous dites de la Providence, et en même temps de si consolant: mais cette résignation parfaite à ses décrets est fort rare. Ne l'a pas qui veut. ...
« Les réflexions chrétiennes peuvent adoucir les maux de l'homme, mais non pas l'empêcher de soutfrir plus ou moins, selon son caractère et son