VIE D'ÉTUDE
passereaux dans les taillis, ou parfois, le soir, le
mugissement lointain des bœufs qui regagnaient la métairie au-delà des bois.
Le brusque passage d'une vie extrêmement active à une solitude aussi absolue ne fut pas sans déconcerter un peu Jean de la Mennais ; l'inaction était si contraire à son ardente nature! Il se demandait quels expédients \e sauveraient de Fennui lorsque la Providence lui envoya un compagnon. Au moment même où il partait pour la Chesnaie, Féli, toujours affligé d'une constitution débile, ébranlé, lui aussi, par la mort de son frère aîné, s'était senti défaillir. Ils venaient, tous deux à la fois, demander à la vieille domestique de la Chesnaie quelques soins dévoués.
Les premières semaines s'écoulèrent dans un repos relatif. Selon les prescriptions de la Faculté, on lisait pçu et on ne recevait personne; toutefois l'oncle des Saudrais, resté à Saint-Malo, envoyait régulièrement les journaux, et son frère l'armateur, retiré alors dans sa maison de campagne des Gorbiôres (1), donnait assez souvent de ses nouvelles.
Bientôt ces distractions furent impuissantes à charmer les loisirs des deux frères. On était en plein hiver. Les chemins ravinés par les orages — ces chemins bretons, difficiles en toute saison, qui selon le mot de Paul Féval, « sont faits pour empêcher de passer », — - rendaient toute excursion impossible. Il fallait rester des journées entières au fond du vieux logis, à regarder le vol sinistre des corbeaux autour des murailles détrempées de pluie, ou à écouter les hurlements de la tempête qui faisait rage dans les bois voisins. Bientôt un pareil repos pesa plus lourdement aux solitaires que la vie la plus occupée. Force fut de revenir aux livres. Féli était curieux de philosophie
(1) Près de Saint-Servan, sur les bords de la Raiice.
et lisait volontiers Malebranche. Jean, soit pour diriger les lectures du néophyte, soit par goût personnel, se laissa très vite ramener aux mômes études. D'ailleurs, selon lui, les livres étaient les plus habiles médecins du monde.
On écrivait à l'oncle des Saudrais pour lui proposer la solution de certains problèmes ardus, on dissertait avec lui sur la religion, on causait politique, surtout on consultait son expérience littéraire (1).
D'ordinaire, ses encouragements faisaient merveille. On s'exerçait à la composition; Féli se disposait à travailler avec une méthode plus rigoureuse que par le passé.
En attendant, la santé tardait à revenir. Malgré sa théorie sur la valeur des livres comme agents thérapeutiques, Jean se laissa persuader d'aller à Paris consulter les célébrités médicales, et il décida son frère à l'accompagner. Ne fallait-il pas tenter l'impossible pour retrouver des forces en vue de soulager, à Saint-Malo, les chers MM. Vielle et Engerran?
Les deux frères partirent à la fin de janvier 1806, et descendirent au séminaire des Missions-Etrangères, tout imprégné encore, pour Fabbé Jean, des parfums du sousdiaconat.
Ils devaient passer à Paris plusieurs mois. C'était pour le jeune prêtre l'occasion, longtemps désirée, de voir de près Saint-Sulpice.
Le supérieur du séminaire était alors M. Emery. Ce
(1; Voici une des lettres que M. des Saudrais adressait aux deux frères,
Sendant les premiers temps de leur séjour à la Ghesnaie : « Oh! leur isait-il, la santé par dessus tout ! Api es elle, le repos, trésor si précieux et si rare. Croyez-moi, mes amis, attachez-vous à cela, et, quand vous l'aurez, vous reprendrez votre travail, mais modérément. Point de bonheur sans la modération. Tous les deux, vous avez ce qui fait qu'on sait écrire: la connaissance du style et le goût qui l'épure. 3Iais je vous engagerai toujours à n'étudier qu'un petit nombre d'écrivains, penseurs, énergiques et concis. Avec eux on apprend le milita in paucis : à éviter les redites, les longueurs, les phrases et les mots inutiles. On devient neuf, soit par la pensée, soit par l'expression. Il vaut mieux forger son âme que la meubler. J'aime mieux la profondeur que l'étendue. » — Œuvres inédites, etc. publiées par A. Blaize, t. I. p. 25.
M. des Saudrais ne se lassait pas de recommander aux deux frères, comme pratique hygiénique, l'exercice du cheval. Jean suivit le conseil, et il en profita si bien, qu'au bout de peu de temps, il était passé maître en écpitation.