LES AMIS DE SAINT-SUI.PICE
la société des ordinands, dont le rapprochait son âge et auprès desquels sa franche gaité lui assurait un cordial accueil.
Il ne tarda pas à découvrir au milieu d'eux un compatriote qui devait, lui aussi, tenir une grande place dans sa vie.
Né à Rennes en 1779, Gabriel Brute de Rémur avait une âme ardente et héroïque qui rappelait, à bien des égards, celle de l'abbé Jean. Elève et brillant lauréat de l'Ecole de Médecine, pourvu, dès 1803, du grade de docteur, nommé, à vingt-cinq ans, médecin d'un des hôpitaux de Paris, il avait renoncé à toutes ces espérances de fortune pour entrer au séminaire. Il ambitionnait dès lors de se dévouer, pour la vie, à l'éducation cléricale dans la Compagnie de Saint-Sulpice. C'est dire que tout rapprochait le prêtre malouin du jeune ordinand que la Providence envoyait à sa rencontre. Aussi l'amitié se noua-t-elle proaiptement, une de ces fortes amitiés, exemptes de tout alliage terrestre, comme on en rencontre dans la vie des saints.
Féli fut bientôt admis en tiers dans leurs entretiens. Il en était digne par Tintérèt qu'il prenait dès lors aux choses religieuses. On parlait volontiers de Rome, de la situation humiliée de Pie VII vis-à-vis du tout-puissant empereur; on s'encourageait à étudier les vraies traditions de l'Eglise pour démasquer les sophismes de ses protecteurs intéressés ; surtout on se promettait de former des prêtres, et, autant que possible, des prêtres instruits. Tous les travaux apologétiques que nous étudierons au chapitre suivant sont en germe dans les premières conversations de l'abbé Brute avec les deux frères.
On s'entretenait aussi des congrégations de la sainte Vierge. La fameuse Congrégation dirigée par le Père Bourdier-Delpuits se recrutait alors activement. Elle comptait l'abbé Brute parmi ses membres. Celui-ci n^eut
pas de peine à convaincre Fabbé Jean de l'excellence de ces associations, et il fut décidé que le collège de Saint-Malo en aurait une le plus tôt possible.
C'est pendant ce premier séjour à Paris que les deux La Mennais firent connaissance avec un autre Breton que Féli devait retrouver plus tard sur son chemin. Il portait un grand nom et la Providence le destinait à un grand rôle : c'était l'abbé de Quélen. Son talent^ sa distinction naturelle et surtout sa grande piété devaient plaire à l'abbé Jean. Voici en quels termes, dans une lettre adressée à Saint-Malo, il exprimait ses impressions sur le futur archevêque de Paris : « J'assistai hier à la première communion de Saint-Sulpice, et j'en fus fort content : rien n'est plus touchant, parce que rien n'est plus pieux. L'après-midi, l'abbé de Quélen, simple tonsuré, prêcha la rénovation des vœux du baptême, et il s'en tira à merveille; celui-là a des entrailles, chose très rare à Paris (1). »
Son cours de théologie terminé, l'abbé de Quélen refusa, deux ans, par humilité, de se laisser conférer la prêtrise; enfin l'évêque de son diocèse, Mgr Caffarelli, i^éussit à vaincre ses scrupules, et, le 14 mars 1807, il recevait le sacerdoce à Saint-Brieuc (2).
Voici la lettre adressée par lui, quelques jours auparavant, à l'abbé Jean de la Mennais, qui venait de reprendre ses fonctions de professeur : « Monsieur, j'apprends à l'instant que vous envoyez dans notre ville deux diacres de Saint-Malo pour l'ordination de la Passion. Vous aurez de la peine à deviner comment je suis la cause de cette ordination et comment je dois y recevoir la prêtrise; mon but, en vous faisant passer ce billet, n'est point de vous raconter la marche d'un événement que la Providence a ménagé avec tant de miséricorde en ma faveur. J'ai peine moi-même à revenir de mon étonnement. Mais j'ai dessein de vous inviter à accompagner vos
(1) Cf. Ropartz, p. 48.
(2) Dans la chapelle de N.-D. d'Esptrance.