‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 48 sur 257 · PLAN D'ACTION SACERDOTALE · texte numérisé non relu

PLAN D'ACTION SACERDOTALE

Nous savons avec quel intérêt Jean de la Mennais avait suivi, à Paris, le rétablissement des congrégations de la sainte Viei^ge.

La haute estime en laquelle il tenait ces œuvres d'apostolat devait laisser des traces dans le livre des Réflexions. « Le bien qu'ont fait les missions, dit-il, les congrégations le conservent, et Ton ne saurait trop recommander ces pieuses associations, où la ferveur de chacun s'accroît de la ferveur de tous ; où une heureuse émulation de sainteté s'établit entre les personnes de même âge et de môme condition, unies par les liens d'une charité mutuelle et par une touchante communauté de prières et de bonnes œuvres; où la faiblesse trouve un appui, l'inexpérience un guide, l'inconstance un frein, et toutes les vertus des modèles (1). »

Ces observations, nous l'avons vu, ne devaient point rester lettre morte. Jean de la Mennais ne fut jamais un idéologue. Son coup d'œil était rapide et juste, et, ses plans une fois dressés, il en poursuivait l'exécution sans repos ni trêve. Les congrégations sont utiles au relèvement et au maintien de la piété, donc il en établira partout où son activité trouvera le champ libre. Et ainsi de toutes les œuvres qu'il préconise dans la deuxième partie des Réflexions.

C'est ce qui fait pour nous l'intérêt spécial de ce livre, et justifie cette longue analyse. Toute la vie de Jean de la Mennais est dans ce programme de réformes qu'il propose au zèle de ses confrères. Lorsque nous le verrons établir à Saint-Brieuc des retraites ecclésiastiques, organiser des missions dans toute la Bretagne, créer un institut de Frères et un autre de religieuses enseignantes destinés à l'instruction des enfants du peuple, fonder une congrégation de prêtres pour l'enseignement supérieur de la théologie et des lettres, il nous sera facile de reconnaître dans toutes ces grandes œuvres

(1) IbicL, p. 140.

la réalisation de ses projets de 1807. Aucune vie n'embrassa une plus grande variété de travaux ; aucune ne se déroula dans une plus admirable unité.

La brochure àa^ lié flexion s, composée à la Ghesnaie pendant les loisirs forcés des deux frères, ne parut qu'en 1808. Elle n'était pas signée. Peut-être les auteurs craignaient-ils de braver les susceptibilités d'un pouvoir ombrageux, qui voyait partout des indices de rébellion et ne craignait rien tant qu'une parole libre. On avait eu soin, il est vrai, de payer le tribut obligé « au grand homme qui avait rendu à la France son bonheur ». Mais, on lisait aussi dans le mémoire que les conciles provinciaux ne sauraient inspirer de défiance raisonnable à un prince « qui n'aurait pas le secret dessein cV envahir r autorité spirituelle ».

Des critiques intéressés crurent voir dans cette phrase un blâme plus ou moins voilé des entreprises de Napoléon contre Pie YIÏ. Il n'en fallut pas davantage aux Argus du temps. Fouché, qui dirigeait la police impériale, supprima l'ouvrage. Il devait être réimprimé en 1814, et susciter alors un mouvement d'opinion favorable aux réformes demandées. On en donna une nouvelle édition en 1819. Il parut, à cette date, sous le nom de Félicité de la Mennais, et, depuis lors, on le lui a généralement attribué (1).

Ceci nous amène à rechercher la part de chacun des deux frères dans ce travail. Selon certains biographes de Féli, la rédaction est du célèbre écrivain. D'autres critiques pensent qu'il faut accorder à Jean une part prépondérante dans l'ensemble de Tœuvre.

Disons tout de suite que, parmi ces derniers, on compte

(1) M. Spullervoit dans ce travail « le vrai point de départ» de Téerivain. — (Lamennais, Élude dliistoire politique et religieuse, p. 47y.

LA PART DE JEAN DANS LES a REFLEXIONS » 77

une foule de contemporains tout à fait à portée d'être bien renseignés (1). L'examen du texte incline d'ailleurs, à conclure dans le même sens.

La première partie de l'ouvrage, purement historique et philosophique, porte manifestement la marque de Féli (2).

Style très travaillé, mais d'un mouvement trop uniforme, périodes harmonieuses, un peu déclamatoires, et qui sentent trop l'école de Rousseau, abus du trait et de l'antithèse, qui nuit à la gravité et même à l'exactitude, tout, jusqu'à cette tendance à l'invective qu'on voit poindre çii et là, décèle la plume du futur pamphlétaire.

La seconde partie, au contraire, porte la trace du génie à la fois hardi et pratique de Jean. C'est d'elle surtout qu'on peut dire, avec M. Emery « qu'on voit bien qu'elle a été écrite par un ecclésiastique ». Comment Féli, alors simple laïque, dont la foi s'était réveillée depuis trois ans à peine, et qui, par suite, connaissait très imparfaitement les choses de l'Eglise, aurait-il conçu ces projets aussi féconds qu'originaux sur la réorganisation du clergé de France? Oii aurait-il pris surtout l'accent sacerdotal qui vibre dans ces pages ?

Qu'il ait, de temps à autre, prêté à certaines idées de son aîné l'éclat et la vigueur de son style, la chose est probable ; c'est bien lui qu'on reconnaît, en particulier, dans Fàpreté avec laquelle, vers la fm, sont relevées

(1) Mentionnons d'abord une let(re de M. Emery, qui, après avoir déclare louvrage « très bien écrit et plein de bonnes vues », ajoute : « On voit bien que Fauteur est un ecclésiastique. » Evidemment, il attribuait les Réflexions à Jean-Marie.

Tel parait avoir été aussi le sentiment de Tabbé Brute, qui devait être mieux informé que personne. 11 venait d'être nommé professeur au grand séminaire de Rennes (1808), où l'avait appelé Mgr Enoch. Le faible prélat ne goûtait guère, on le conçoit, les hardiesses de la brochure; il n'en connaissait pas l'auteur avec certitude; mais ill'attribuait, comme tout son entourage, à « M. de la Mennais aîné ».

(2) C'est sans doute parce que, dans son humilité, l'abbé Jean jugeait cette partie la plus importante, qu'il écrivait à M. Brute : « Soyez un homme discret et ne nous nommez à personne. Féli qui, comme je vous l'ai dit, a dans tout ceci la principale part, se joint à moi pour vous recommander le silence et ne veut point absolument être connu. Laisseznous dans nos chères ténèbres, etc. » — Cité par Ropariz, p. 03.

certaines complaisances du clergé; mais, encore une fois, toutes les idées mères — ce magnifique programme que l'abbé Jean s'appliquera à réaliser jusqu'à la fin de sa vie, — appartiennent en propre au jeune prêtre.

Le livre, nous l'avons dit, ne put point paraître tout à fait à son heure. Néanmoins, en 1814, les abus qu'il dénonçait étaient encore assez actuels pour lui assurer un vrai succès. Le retentissement fut considérable.

L'opuscule touchait à trop de matières délicates pour obtenir l'approbation universelle. Parmi les critiques qui accueillirent la démarche un peu provocante des deux frères, une dut être particulièrement sensible à l'abbé Jean. Mgr de Pressigny, alors ambassadeur de France à Rome, lui écrivit : « Un de vos ouvrages, que je n'ai lu qu'ici, quoiqu'il ait fait de l'éclat à Paris, m'a prouvé que vous aviez l'esprit trop tranchant et le style quelquefois amer... Vous blâmez vos supérieurs, vos juges. Qui êtes- vous, pour dire à des évêques : « Ils ont été « entraînés au delà des bornes dans lesquelles les vrais «principes leur prescrivaient de se renfermer?» Dieu vous a-t-il donné une mission pour faire la leçon à ceux qu'il a revêtus de son autorité pour enseigner les peuples? Qui vous a donné le droit de déterminer les principes qu'ils devaient suivre ? »

C'était d'autant plus dur pour le pauvre Jean, que le prélat visait évidemment des passages dont il n'était pas l'auteur.

Féli, se sentant personnellement mis en cause, regimba sous le blâme. Il écrivit alors à son frère : « Mgr de Pressigny a trouvé qu'on parlait d'une manière trop décisive des anciens évêques dans les Réflexions ... Si l'auteur fait une nouvelle édition, il en dira dix fois plus (1). » C'était sa manière de répondre aux observations critiques. Sa menace resta, d'ailleurs, sans effet.

Pour se distraire de ces austères travaux, l'abbé Jean entretenait toujours avec ses amis anciens et nouveaux

(1) Blaize, (Euvres inédites, etc., t. I. p. 288.

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