L'ABBE JEAN PROFESSEUR DE STYLE
une active correspondance. Aucun délassement ne valait pour lui une lettre de Rennes ou de Saint-Malo.
L'abbc Brute venait d'être appelé au grand séminaire de Rennes comme professeur de théologie. Préoccupé des mômes intérêts, livré aux mômes études que l'abbé Jean, il était devenu son collaborateur assidu.
Quant au jeune abbé Hay, il s'était fait l'humble disciple de son ami. Il ne prêchait jamais, ni au collège, ni à la cathédrale de Saint-Malo, sans lui avoir soumis son sermon. Parfois les réponses étaient gaies, spirituelles, légèrement malicieuses. Plus souvent, elles contenaient des conseils d'une justesse et d'une maturité précoces, que n'auraient point désavoués les meilleurs maîtres (1).
La préoccupation du style, que l'abbé Jean recommandait à son jeune ami, il la portait alors lui-môme dans presque tous ses écrits. Si, plus tard, accablé par les multiples soucis d'une vie extraordinairement active, il dut sacrifier parfois l'agrément de la forme à la rapidité de la composition, il n'ea resta pas moins, à ses heures, écrivain de mérite. Le lecteur a déjà pu s'en convaincre en lisant certaines pages des Réflexions. Il allait en donner une nouvelle preuve en publiant, toujours de concert avec Féli, la traduction d'un petit ouvrage de piété digne, à son avis, d'être plus connu.
(1) On en jugera par les lignes suivantes :
« La seule chose que je vous recommande, c'est de bien soigner votre style, de dire toujours ce que vous voulez dire avec le moins de mots possible, et de ne jamais en employer un qui ne soit le mot propre, c[ui ne soit nécessaire et qu on ne puisse retrancher sans couper dans le vif. Lisez, relisez sans cesse nos bons modèles, Bossuet, Massillon, Bourdaloue. Vous sentez mieux que personne le mérite du premier, mais, je vous en prie, ne négligez pas les deux autres. Quelle élégance dans Massillon! Quelle élocution enchanteresse ! C'est le Racine de la prose. On ne saurait trop admirer dans Bourdaloue cette dialectique forte et pressante, cette fermeté imposante et progressive qui, comme on l'a fort bien observé, donne à son éloquence l'impénétrable solidité et l'impulsion irrésistible d'une colonne guerrière qui s'avance à pas lents, mais dont l'ordre et le poids annoncent que devant elle tout va ployer. Voilà nos maîtres; ne nous lassons pas d'étudier leurs ouvrages, et, si nous ne pouvons pas nous élever à la hauteur où ils sont parvenus, tâchons du moins de les suivre de loin, et ne négligeons rien pour réparer les torts de cette foule d'orateurs médiocres qui, faute de travail et de moyens, laissent avilir dans leur bouthe la majesté des oracles sacrés. » — Cité par Ropartz, p. o9. '
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L'opuscule en question est un traité de la vie spirituelle composé au X\\^ siècle par un jeune abbé bénédictin, Louis de Blois.
La physionomie de Tauteur est des plus attachantes. Né en 1506, au château de Ghâtillon, dans le pays liégeois, d'une famille princière, le futur moine brille 'd'abord à la cour de Charles-Quint. A quatorze ans, il quitte lé monde pour s'ensevelir dans l'abbaye de Liessies. Dix ans après — lorsqu'il a atteint vingt-quatre ans — le suffrage des moines lui confie la crosse abbatiale, tant la sagesse a devancé chez lui les années. Devenu abbé, il établit, avec force et suavité, la réforme dans son monastère, et y fait fleurir science et vertu. Quand Philippe 11 d'Espagne, l'austère monarque, se sent mourir, il mande auprès de lui, pour bénir son agonie, le jeune abbé qu'il a connu à la cour de son père.
Cette figure à la fois douce et forte attirâtes La Mennais, et ils se mirent à traduire avec amour le Spéculum religiosorum[\). «Nous ne connaissons aucun autre ouvrage, disait Péli dans sa préface, sans excepter même Ylmitation de Jésus-Christ^ si supérieure à d'autres égards, qui réunisse au môme degré la douceur, la tendresse, la vivacité du sentiment et la naïveté de l'expression. » — « J'espère, écrivait de son côté l'abbé Jean, que vous serez content de, Louis de Blois. Il est si pieux! si saint! Il parle du bon Dieu avec un amour si vif, avec une onction si pénétrante (2) ! »
De fait, il est impossible de lire Fopuscule de l'abbé de Liessies sans penser au sublime inconnu qui a écrit
(1) Dans une lettre adressée, le 1" mai 1809, à Tabbé Brute, Félicité de la Mennais présente constamment le Guide spirUuel (ou Miroir des (Unes religieuses) comme un travail exécuté en collaboration avec son frère. Parlant de la préface, qui pourtant porte bien sa marque personnelle, il s'exprime ainsi : « Si nous étions à refaire la préface, peut-être ferions nous un peu moins généreusement les honneurs d'A-Kempis, etc. » — Lettres inédites^ etc., à Mgr Brute p. 58.
(2) Lettre à Fabbé Brute, Ibid., p. 51.