‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 53 sur 257 · LA PART DE JEAN DANS LA « TRADITION · texte numérisé non relu

LA PART DE JEAN DANS LA « TRADITION

meilleure part de l'œuvre appartient à l'abbc Jean(l). Où Féli aurait-il pris, quatre ans seulement après sa conversion, les connaissances dogmatiques que suppose un pareil travail?

Mais c'est surtout le style de ces trois volumes qu'il importe de remarquer. Ecrits avec mesure, sans aigreur, presque toujours sans passion, ils ne rappellent en rien la manière de Féli.

Ainsi, d'ailleurs, en jugèrent les contemporains, parmi lesquels il nous suffira de nommer M. Boyer, de Saint- Sulpice(2), et un ancien magistrat fort connu sous la Restauration comme publiciste gallican et janséniste, M. Silvy (3).

(1; Nous avons sur ce point le témoignage même de Jean. Voici ce qu'il écrivait à Fabbé Brute, le 18 juin ISlo : « J'ai JDesoin de vos conseils, particulièrementpour mes études. Depuis plusieurs mois, je les ai en quelque sorte abandonnées; mais peut-être ranimerez-vous mon ardeur presque éteinte. Si l'ouvrage dont vous avez lu quelques pages est utile à rEgli.se, c'est vous, au fond, qui en avez le mérite, car vous savez quelle main dirigea mes premiers pas dans la carrière que j'ai parcourue. Plusieurs fois, épuisé de fatigue, j'ai été sur le point de m'arrèter en route et de m'endormir, comme ces voyageurs qu'un froid morlel saisit au milieu des neiges; mais enfin, la main de Dieu m'a relevé, poussé, soutenu, et les deux frères, s'appuyant l'un sur l'autre, sont arrivés, tant bien que mal, au but qu'ils se proposaient d'atteindre. » (Lettres inédifes, etc., à Mgr Brute, p. 99.^

Ce langage est assez clair. L'abbé Jean présente l'œuvre comme sienne, sans toutefois refuser à Féli la part de travail qui lui revient légitimement.

(2) Au témoignage du cardinal Wiseman, « ce travail pratique était si bien le fruit de sérieuses lectures et de l'étude, plutôt c[ue la conception rapide du génie, qu'on l'attribua au digne abbé Jean de la Mennais plutôt qu'à son frère Féli. » — Les quatre derniers papes, p. 170.'

M. Boyer écrivait à l'abbé Brute, le 17 août 1815 : « Je veux pourtant lire ce bel ouvrage. L'idée en est magnificpie. M. de la Mennais est un prodige dans l'Eglise en nos temps; c'est un jeune homme qui ira très loin. » —

(3) Dans une brochure publiée en 1818, sous ce titre : Avis importants sur les nouveaux écrits des modernes ultramontains et des apologistes d'une société renaissante, M. Silvy disait : « Déjà voici la quatrième année que, du fond de la Basse-Bretagne, un vicaire général a élevé la voix (a).

« Le premier, il a dirigé ses traits contre la doctrine gallicane dans trois volumes qu'il a mis en lumière, et qui ont pour titre : Tradition de VÉ(/lise sur rinstitution des évêques, etc. »

On pourrait ajouter à ces témoignages celui de M. Forgues, l'éditeur testamentaire des Œuvres posthumes de Félicité : « On doit supposer, dit-il, que Féli ne se regardait pas comme le principal auteur de ce livre >>, et il appuie son opinion sur ce fait, que la Tradition ne figura jamais dans la collection des Œuvres complètes de l'écrivain.

faj En 1818, 1 abbé Jean était, eu effet, vicaire général.

La Tradition de VEglise su?' rinstitiition des évêques, dont le succès, au commencement du siècle, fut contrarié par les circonstances, est restée en faveur, jusqu'à ces derniers temps, auprès d'ecclésiastiques de grand mérite, comme Mgr de la Tour d'Auvergne, archevêque de Bourges, et dom Guéranger, abbé de Solesmes (1).

Un instant, l'abbé Jean eut l'idée de vulgariser parmi les jeunes clercs des opinions qu'il estimait essentielles à la saine éducation du clergé.

Dans presque tous les séminaires, l'enseignement de l'histoire ecclésiastique était entaché d'erreurs gallicanes et de préjugés joséphistes.

L'auteur en vogue était le « judicieux » Fleury. Sans admettre l'appréciation excessive de Félicité, qui trouvait dans les œuvres de cet historien « on ne sait combien de faussetés, d'exagérations et de réticences, » l'abbé Jean pensait qu'il y avait lieu de le rectifier sur bien des points, ou du moins de le compléter. Il avait d'abord songé à donner une nouvelle édition très fidèle des discours de Fleury sur l'histoire ecclésiastique. Des notes auraient accompagné le texte pour corriger les erreurs gallicanes de l'auteur. Ce projet n'eut pas de suite, mais le jeune prêtre, que les vastes desseins n'effrayaient point, en vint

(1' En 18oo, dom Guéranger et le vénérable fondateur des Frères étalen-t entrés en pourparlers pour une nouvelle édition de cet ouvrage.

Plus tard, à l'époque du concile du Vatican, le grand travail des La Mennais fut imité heureusement, pour la défense de l'infaillibilité pontificale, par Mgr de la Tour d'Auvergne, dans un de ses plus remarquables mandements.

En 1870, dans les discussions préparatoires au concile, le docte abbé de Solesmes opposa l'autorité de ce livre aux conclusions de Mgr Maret, évoque de Sura. « Si les patriarches, dit-il, donnaient l'institution 'canonique aux évoques de leur ressort, c'était à la condition de l'avoir eux-mêmes reçue du pape en montant sur leurs sièges. Monseigneur de Sura en trouvera les preuves dans le savant ouvrage de M. Jean de la Mennais, intitulé : Tradition de l'Eglise sur Vinstitution des évêques, monument d'érudition et aussi de courage sacerdotal, qui se rapporte à l'époque du premier empire (a). »

L érudition contemporaine compléterait assurément cpielques pages de ce livre; elle en retrancherait bien peu.

faj De la monarchie x>ontificale, p. 90.

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