LA (( TRADITION DE L'ÉGLISE, » ETC
solitaire, môme avec le secours d'une bibliothèque passablement garnie. Nulle entreprise n'exige plus de voyages et de démarches de toutes sortes.
Heureusement, les deux La Mennais avaient à Paris de nombreux et savants amis. Pendant les derniers mois de son séjour à Saint-Sulpice, l'abbé Brute s'était déjà employé à leur procurer des livres rares et à consulter pour eux les dépôts publics de la capitale.
Soutenu par les encouragements de M. Emery, l'abbé Jean résolut de réunir dans un ouvrage de longue haleine, aussi documenté que possible, les témoignages qu'il avait recueillis, de concert avec Féli, sur l'intervention papale dans l'institution desévêques, au cours des siècles.
Avant môme que ses notes fussent complètes, le jeune professeur du séminaire de Rennes lui en demanda communication, afin de les mettre sous les yeux de Mgr Enoch. Le concile de 18H allait s'ouvrir, et il importait, au dire de l'abbé Brute, de former au prélat une conviction. « Envoyez-lui copie de vos notes sur l'institution des évoques, écrivait-il à son ami. Plus je les relis, plus je les trouve précieuses. Monseigneur a une obligation grave d'étudier ces matières, si le concile doit se réunir, et il importe qu'il en soit averti (1). »
Bientôt l'abbé Jean eut la joie de voir ses idées prendre corps et ses notes se coordonner en chapitres, d'après un plan régulier. Il écrivait, le 8 juin 1812, à l'abbé Brute : « Les petites notes que vous avez vue& avant votre départ, croissant et grossissant tous les jours, sont devenues ou deviendront bientôt trois volumes in-8o (2). »
Deux ans plus tard, le 27 avril 1814, c'est le soupir de soulagement de l'ouvrier qui vient d'achever sa tâche : <( Mon cher ami, écrit-il au jeune sulpicien, nous allons faire paraître l'ouvrage dont nous vous avons parlé plusieurs fois dans nos lettres, en termes ambigus.
(1) Lettre inédite. — Archives des Frères.
(2) Lettres inédites, etc. p. 83.
Rien de moins ambigu cependant, quant à la doctrine. Les droits du Saint-Siège y sont établis avec une franchise que quelques-uns trouveront peut-être excessive. Mais nous avons cru que la vérité était assez vieille pour lai ôtey ses langes; tant pis pour ceux qui voudraient encore la faire marcher avec des lisières, ou entourer sa tcte de bourrelets. Les gallicans crieront, mais on criera plus haut qu'eux. Notre livre a pour titre : Tradition de l'Eglise sur rinstilution des évêques. 11 formera trois volumes in-8^, de 5 à 600 pages. Dans une introduction assez longue, on montre Funiversalitc de la puissance du pape : on a même le front de reconnaître son infaillibilité {{). »
La fierté que révèlent ces lignes était des plus légitimes. Les deux La Mennais, privés de toutes les facilités prodiguées à nos travailleurs modernes, avaient mené à bien un travail de haute érudition. De plus, en affirmant les droits du pape en face du tout-puissant empereur, ils avaient accompli un grand acte de courage. Il y avait bien un certain mérite aussi à braver Topinion, en proclamant l'infaillibilité pontificale soixante ans avant le concile du Vatican, ■cinq ans avant la publication du Pape, de Joseph de Maistre.
Sans hésitation, dès les premières pages, ils prennent position en faveur de cette doctrine que, depuis des siècles, les préjugés gallicans ont obscurcie, au point de la faire méconnaître universell'ement.
Tel était l'état des esprits, que, tout en combattant l'erreur, il importait de ne la pas heurter de front. La Tradition excelle à instruire, sans jamais blesser : « On n'est pas hérétique, y est-il dit, pour ne point admettre l'infaillibilité personnelle du pape, TEglise n'ayant pas formellement prononcé sur cette question : mais serait-il
(1) Lettres inédiles, etc. à Mgr Brute, p. 84.
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permis (rcn dire autant de Findéfectibilitc du Saint-Siège? Au moins est-ce fort douteux, et ce qui ne l'est pas, c'est qu'on n^ la pourrait nier sans encourir les plus graves censures. Or, ces deux opinions ne diffèrent que dans les mots. Une logique rigoureuse conduit inévitablement de la seconde à la première (1). »
Ce langage modéré, cette affirmation discrète diffèrent notablement, on en conviendra;, du ton passionné que, plus tard, Féli portera dans toutes ses controverses. C'est la plume de Jean qui se trahit dans ces lignes, comme elle se trahira dans mille endroits du livre. Mais n'anticipons pas. Il nous faut, d'ailleurs, donner une idée sommaire de ce grand travail.
Après une introduction très doctrinale, et qui est, à elle seule, un modèle de discussion théologique, les auteurs établissent, par l'autorité de l'Evangile et de la Tradition, que la juridiction spirituelle a été donnée immédiatement à Pierre seul, pour la communiquer aux autres pasteurs (2).
La première partie de l'ouvrage déroule l'histoire des patriarcats, tous institués par l'autorité de saint Pierre, et dont les privilèges, parmi lesquels on compte le pouvoir de confirmer les évéques, n'ont été qu'une émanation de la principauté du Siège apostolique.
La seconde et la troisième partie sont consacrées à montrer, par une série non interroftipue de faits et de témoignages, que la doctrine de l'Eglise d'Occident n'a jamais différé sur ce point de celle des Eglises orientales. L'histoire des conciles de Constance et de Baie, aussi bien que l'histoire du concile de Trente, établit que jamais, pas plus en France qu'ailleurs, on n'a mis en doute le droit des Pontifes romains sur la confirmation des évoques, droit que l'Eglise gallicane s'est plu à proclamer jusque
(1) Tradilion de VEglise, etc. Introduction, p. v.
(2) Il est bon de repiarquer qu'il existe une controverse entre les théologriens sur le mode originel de collation de la puissance spirituelle aux évoques. Nous nous bornons, bien entendu, à indiquer le contenu de Touvrage des La Mennais, sans prendre parti pour ou contre les thèses qui y sont soutenues.
dans les derniers siècles, avec une fermeté et une constance aussi honorable pour elle que désespérante pour les novateurs. Ces novateurs, la Tradition les réfute vigoureusement, depuis l'apostat Marc-Antoine de Dominis et Richer, jusqu'à Van Espen, Ellies Dupin et Tabaraud.
Au terme des discussions souvent arides qui remplissent ces trois volumes, Tâme des deux frères éclate en un cri de foi aux prérogatives de Pierre, suivi d'une plainte éloquente sur le sort imposé momentanément à son dernier successeur. Nous citons cette page, pour donner une idée des agTéments littéraires qui, çà et là, corrigent la sécheresse de cette longue dissertation, et aussi pour montrer avec quelle énergie, au milieu du silence de tous, ces voix intrépides s'élevèrent contre le despotisme :
« 0 vous qui dirigez aujourd'hui cette barque sainte agitée par tant d'orages, vous pouvez paraître sans crainte devant le Pontife Suprême qui vous en a confié le soin. Vous n'aurez à rougir d'aucune lâcheté ni à gémir d'aucune faiblesse. Disciple et successeur de Pierre, il vous regarde d-u haut des cieux, et se réjouit de vos combats et de vos triomphes aux pieds de Celui qui en sera la récompense. Déjà votre rang est marqué dans la glorieuse hiérarchie des confesseurs et des martyrs. Encore une fois, ne craignez point. « Etendez vos mains » appesanties par l'âge et flétries par les chaînes ; « laissez-vous ceindre « par un plus jeune que vous, qui vous conduira (( dans votre vieillesse où vous ne voulez point aller (1) » ; sanctifiez les cachots par votre présence, et, s'il le faut, consacrez de votre sang l'échafaud même : votre trône, c'est la croix I
(( Pour nous, obscurs chrétiens, que la Providence n'appelle point à donner au monde ces mémorables exemples de fermeté et de constance, nous lèverons les yeux au ciel, et, dans l'inconsolable affliction de notre cœur, nous dirons : Dieu tout-puissant, voyez les souffrances de votre Epouse î
(1) s. Jean, XXI, 18.
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Voyez les épreuves et les angoisses du premier pasteur ! Daignez les adoucir par votre onction et les abréger dans votre bonté! Au milieu de cette noire tempête, la foi d'un grand nombre chancelle, l'espérance se flétrit et s'éteint: encore quelques moments, et les élus mêmes seront séduits. Ecoutez l'impie, qui nous demande avec dérision : Oîj est votre Dieu? oii sont les promesses dont vous vous flattiez? — Seigneur ne le ferez-vous point taire? Une effroyable apostasie nous menace ; l'univers est en attente ; il hésite entre vous et l'affreuse idole de l'athéisme ; l'enfer môme commence à douter si ses portes ne prévaudront point. Grand Dieu, signalez de nouveau votre droite. Que les flots de votre colère longtemps retenus se débordent sur vos ennemis et les engloutissent; que la mer rejette de son sein leurs dépouilles impures, et, comme les Israélites miraculeusement sauvés, nous chanterons sur ses bords l'hymne de la délivrance (1). »
Vï
Un livre qui se terminait par une telle apostrophe n'avait guère chance de circuler librement sous les yeux de la police impériale. C'est ce qui explique pourquoi les auteurs le gardèrent manuscrit jusqu'en 1814. A cette époque, ils le publièrent « comme une réparation du silence que la postérité mal instruite reprocherait peut-être au clergé français, et comme une leçon pour les despotes futurs, qui s'imagineraient pouvoir étouffer la vérité avec des décrets, des espions et des cachots (2). »
Mais l'heure était passée. L'ouvrage n'obtint qu'un succès d'estime. Les deux frères s'étaient attendus à de vives attaques de la part des gallicans et même de Saint- Sulpice. Ils étaient prêts à la riposte et jouissaient déjà du retentissement que la polémique donnerait à leurs idées.
(1) Tradiiion de VEglise, etc., t. III. p. 409 et suiv. — Le tome II (p. :2o6) contient vine page beaucoup plus hardie encore contre l'asservissement des consciences tenté par Napoléon.
(2) Ibid. Avertissement.
Les attaques ne vinrent pas ; la polémique fut réservée et discrète.
Toutefois un événement imprévu fut sur le point de rendre au livre une actualité qui lui eût assuré une large diffusion. Quelques mois après la publication de la Tradition, Napoléon rentrait de File d'Elbe. L'Eglise n'allait-elle pas retomber sous le joug?
Quand la nouvelle se répandit que l'aigle impériale volait de clocher en clocher, du golfe Juan sur Paris, Félicité de la Mennais prit peur, et il passa le détroit pour se réfugier en Angleterre. « Mon départ, sous plusieurs rapports, écrivait- il de Londres, le 2o avril 1815, est un gage de sûreté pour Jean, et c^est ce qui m'a décidé. Gela lui donne le moyen de désavouer la Tradition, qui est en effet mon ouvrage, l'ayant fait en entier sur les textes qu'il a recueillis (1). »
Cette dernière phrase, à l'entendre rigoureuaement, semble réduire l'abbé Jean au rôle de chercheur. Reste à savoir s'il faut la prendre à la lettre. M. l'abbé Houet, le dernier disciple de la Chesnaie, mort en 1890, avait connu intimement les deux frères. Or, il affirmait qu^on avait eu tort d'interpréter ces quelques lignes dans un sens absolument littéral : « M. Ropartz (2), disait-il, n'a pas compris que cette fuite (à Londres) avait été concertée, de même que la responsabilité de la Tradition, dont Féli se déclara l'auteur. » Selon lui, le fugitif avait voulu, avant tout, assurer la tranquillité de son aîné.
Que Féli ait écrit une notable partie de l'Introduction; que les pages à effet semées dans le corps de l'ouvrage soient son œuvre, il n'est guère possible d'en douter. De plus, il a certainement pris part au travail d'érudition proprement dit (3), dans une mesure difficile à déterminer. Malgré tout, nous restons convaincu que la
\X) Lettres inédites^ etc., p. 95.
(2) Le biographe que nous avons souvent cité.
(3) Ce fait est clairement établi par certains passages de deux lettres écrites par lui à son frère, en 1810. — Cf. Blaize, Œuvres inédites^ etc., t. L p. 84.