‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 60 sur 257 · NAPOLEON ET LE CLERGE · texte numérisé non relu

NAPOLEON ET LE CLERGE

Napoléon, — la chose est plus claire que jamais — voit surtout dans la religion un instrument de règne. Moins sûr du jeune clergé que des anciens prêtres constitutionnels et gallicans qui lui doivent tout, il restreint autant que possible le nombre des ordinations. xVucun séminariste ne devient sous-diacre sans l'autorisation du gouvernement, et, chaque année, les listes d'ordinands que les évêques adressent à Paris leur reviennent écourtées, réduites au-dessous du strict nécessaire. En 1808, trentesept prêtres seulement ont été ordonnés dans dix-huit des principaux diocèses de France. Meaux, Bordeaux, Troyes, Liège, Poitiers, Angoulême n'en ont pas eu un seul; Versailles, Bourges, Montpellier, Bayonne n'en ont eu qu'un; Dijon et Orléans, deux; Autun, trois; Amiens et la Bochelle, quatre; Evreux et Le Mans, cinq; Nancy, huit. Ces dix- huit diocèses ont douze mille sept cent soixante-et-onze cures à pourvoir. Le pape, arraché de son palais, est prisonnier à Savone ; plusieurs diocèses sont depuis longtemps sans pasteur.

Le spectacle de ces misères arrache parfois des larmes à l'abbé de la Mennais : « ^lon digne ami, écrit- il à M. Brute, mon pauvre cœur est navré : tout ce qu'on voit est triste, tout ce qu'on entend est douloureux. » Mais immédiatement son àme se redresse dans sa force, et c'est par un cri d'espérance qu'il termine sa lettre. (( Dans quel moment, mon tendre ami, fut-il plus nécessaire de nous unir intimement, et de nous serrer, en quelque sorte, les uns contre les autres?... Puisque nos prières sont nos meilleures armes, joignons-les, et demandons ensemble au Seigneur qu'il donne à notre pauvre France un véritable apôtre, qui renouvelle la face de la terre. Oh ! si Dieu suscitait au milieu de nous un François- Xavier, que de miracles n'opérerait-il pas encore! ... Pleurons, mais cependant ayons confiance. 11 est trop tard pour examiner si la route que nous suivons était la

meilleure à prendre dès le commencement; il faut le croire , puisque c'est l'autorité qui nous l'a ouverte ; marchons-y donc, quoiqu'elle soit bien pénible, et ne nous Jetons pas à terre de peur de tomber. Courage, courage (1) ! »

Longtemps, le nombre des prêtres sera très insuffisant pour les besoins de l'Eglise de France. Bon gré mal gré, il faut s'y résigner. L'abbé de la Mennais s'appliquera du moins à former une élite d'apôtres qui puissent devenir les François-Xavier de la Bretagne.

Malgré le mauvais vouloir et les vagues menaces des pouvoirs publics, il compte désormais sur le succès. Les populations des campagnes sont de plus en plus sympathiques au collège ; dans tout l'arrondissement de Saint-Malo, on fait des quêtes destinées aux élèves pauvres ; les recteurs des environs rivalisent d'ardeur pour préparer, dans leurs presbytères, de futurs ordinands (2).

(1( Lettres inédites, etc., à Mgr Brute, pp. 17-69.

(2) La lettre suivante, adressée par l'abbé Brute à son ami, exprime bien les espérances et aussi les sacrifices que savaient faire, en vue de s'assurer des prêtres, les rudes paysans bretons. « Parti de samedi, j'ai visité plusieurs bons recteurs sur la route. Que les campagnes sont encore bonnes, mon ami! Mon Dieu, ne nous abandonnez pas! Partout une pureté de foi et d'amour pour FÉglise que rien n'ébranlera, si l'on sait assez compter sur elle. A Lieuron (vous direz : C'est encore du Saint-Malo ; et moi aussi, plein de joie : oui, c'est encore du Saint-Malo!) à Lieuron, je déjeûnai hier chez un digne recteur, qui, lui seul, réunit vingt et un élèves de toutes classes.

« Il nous donna un théologien l'an dernier; il va nous en donner un autre. Tout cela comme au Lou, en camp volant, apportant son pain le matin, se dispersant le soir dans la paroisse et les paroisses environnantes. A Mernel, j'en vis un autre dont deux élèves furent prêtres à la Trinité, dont nous avons deux ordinands, et qui en forme encore cinq autres. Mon bon ami, tout cela me touche aux larmes, rien qu'à vous écrire. J'embrassais encore l'un après l'autre les chers séminaristes de Lieuron, avec une eiï'usion de tendresse que je ne savais contenir, et je leur disais ce que je pouvais; mais aucune parole ne servait mon cœur, et je recommençais seulement à les embrasser. Imaginez-vous leur classe en un cellier obscur et sous tuiles, une seule petite fenêtre; toutes ces petites vestes de bure et de toile avec le chapeau de paille; mais des figures d'une candeur! et plusieurs marquant des talents comme enfouis! Et ce feu caché que le Seigneur daignera sans doute allumer pour sa pauvre Église! Mon Dieu, vous l'avez dit : « Ignem veni mittere in ierram, et quid volo, nisi ut accendatur? Je suis venu mettre le feu sur la terre, et que veux-je, sinon qu'il soit allumé? » Oh! allumé! allumé! Adieu! cher Jean, cher Féli, cher Ilay, cher Vielle, plus tendrement unis que jamais pour les temps qui approchent. » {Vie de Mgr Brute de Rémur, par l'abbé Charles Brute de Rémur, p. 130.)

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