‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 59 sur 257 · VIE INTÉRIEURE DE L'ABBÉ JEAN · texte numérisé non relu

VIE INTÉRIEURE DE L'ABBÉ JEAN

« Hier, écrit-il à l'ami Brute, je dis h mon imagination : « Va, je te suivrai, pénétrons ensemble dans l'avenir. » — Nous marchâmes pendant cinq minutes ; la tète me tournait, je ne savais plus où j'en étais. Cependant ma pauvre raison, tout étonnée, toute tremblante, eut encore assez de force pour me dire ceci : « Jean, dans une heure peut-être tu ne seras plus ici-bas; pourquoi donc veux-tu savoir ce qui se passera demain? Attends dans une profonde paix. Gonfie-toi en Celui qui peut tout et ne trompe jamais. Tu as sa parole; cette parole a créé le monde, et tu craindrais que le monde fût plus puissant qu'elle? Tu craindrais, homme de peu de foi? Non, mon Dieu, je ne crains rien. Vous êtes avec nous : qui sera contre nous? Mon Dieu, peut-être nos crimes forceront-ils votre justice à permettre que les méchants triomphent et nous empêchent de faire le bien ce soir; mais votre miséricorde nous laisse encore la liberté de faire le bien ce matin. Ah! mon Dieu, nous ferons le bien ce matin en bénissant votre miséricorde (1). »

Dans ses lettres à M. Teysseyre, mômes effusions de confiant espoir : « Que la vie serait pénible, si l'on n'en touchait pas, pour ainsi dire, le terme de la main! Encore un moment, unwnmodicum! Une mauvaise nuitest bientôt passée; et quand on pense que le premier rayon de l'aurore, prolongé dans des espaces sans bornes, éclairera l'immense horizon deTéternité; qu'après Tagitation d'un court sommeil, on se réveillera au milieu d'un beau ciel, où tout est paix et sécurité, lumière et amour, et cela sans fm, sans affaiblissement, sans interruption, sans mélange, on s^étonne de se trouver si sensible aux contradictions et à toutes les misères du temps.»

C'est cette confiance joyeuse qui lui donne l'élan nécessaire pour la marche en avant. î)u reste, nulle présomption. Comme tous les saints, il connaît les révoltes de la nature déchue, et il en gémit :

(1) Lettres inédites, etc., à Mgr Brute, p. 12.

(( Je vous en conjure, mon très cher Brute, écrit-il, ne m'oubliez point devant le Seigneur. Ah ! quand serons-nous donc entièrement à lui? Rien n^est si aisé, dans un moment de ferveur, que de lui donner tout; mais j'éprouve chaque jour combien il est difficile de ne pas se reprendre et d'être à lui en détail. Lorsqu'il en faut venir à porter le dernier coup à l'amour-propre, le fond de l'âme se déchire et le courage manque. Mon Dieu, ayez pitié de votre pauvre serviteur Jean! (1)»

A ces heures de lutte, il fait appel aux saintes âmes qui de tout temps ont secondé son essor vers la perfection.

Si le P. de Gloriviôre, impliqué, par une monstrueuse erreur de la police, dans la conspiration de Georges Cadoudal, et détenu alors dans la prison du Temple, ne peut plus guère lui écrire régulièrement, M. Teysseyre est toujours son correspondant assidu.

(( Je ne sais, lui dit-il, si nous sentons bien toutes les grandeurs du ministère que nous exerçons dans l'éducation des ecclésiastiques. Chacun de nos jeunes séminaristes nous représente plusieurs milliers d'âmes dont un jour ils seront les pasteurs, et que nous semblons ainsi évangéliser nous-mêmes. Nul auditoire n'est aussi nombreux que le nôtre; nous faisons le bien en grand, ou plutôt nous le faisons à la manière de Jésus-Christ même, qui parut s'appliquer principalement, pendant toute sa vie publique, à former ses apôtres dans le premier de tous les séminaires (2). »

M. Duclaux lui tient le même langage. Quant à l'abbé Brute, dévoré du zèle qui va bientôt l'arracher à ses études pour le pousser vers les rivages intidèles du Nouveau -Monde, il l'entretient sans cesse d'éternité, d'oubli du monde, de sacrifice et de martyre.

Il ne faut pas moins que cette union des cœurs et cette pensée d'un grand dessein à réaliser pour soutenir ces nobles âmes dans la tempête qui va de nouveau assaillir l'Eglise.

(1) Lettres inédites^ etc., à Mgr Brute, p. 24.

(2) Lettre inédite. — Archives des Frères.

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