INQUIÉTUDES POUR L'ÉCOLE DE THÉOLOGIE
leur petit nombre lui permettait de leur prodiguer; il savait aussi qu'on leur procurerait difficilement ailleurs les ressources matérielles que son dévouement leur assurait à Saint-Malo. 11 mit toute son énergie à défendre le statu quo (1). Il fit tant de démarches, il allégua tant et de si bonnes raisons, il demanda si instamment à Dieu le maintien de son école de théologie, qu'on finit par la lui laisser.
Au milieu de préoccupations si délicates, les frères de la Mennais continuaient sans relâche leurs études apologétiques et ascétiques. C'est au mois de mai 1809, au plus fort de la lutte pour la défense de l'école ecclésiastique, qu'avait paru le Guide spirituel, élaboré, comme nous l'avons vu, à la Ghesnaic.
(1) « Mon digne ami, écrivait-il à Tabbé Brute, soyez parfaitement tranquille sur la séparation de nos deux écoles. Elles conserveront assez de rapports pour que Imfluence de Tune sur l'autre soit la même, quoiqu'elles soient placées dans deux maisons différentes. Nous n'avons pas là-dessus la plus légère inquiétude; mais s'il n'y avait plus à Saint-Malo de maison de théologie, ce serait alors qu'il faudrait se désoler, et, si cela était permis, se désespérer. Je suis certain que nous perdrions aussitôt la moitié de nos sujets et la moitié des aumônes.
« Sommes-nous donc assez riches pour faire de si grands sacrifices? Si l'on veut qu'il se fasse des prêtres, ne doit-on pas faciliter les moyens de le devenir, et les ressources sont-elles donc si multipliées, qu'on puisse, sans inconvénient, en négliger aucune? Or, dites-moi comment des jeunes gens qui, la plupart, n'ont rien, absolument rien, pourront fournir, pendant au moins trois années, à leur ^itretien et au paiement de leur pension au grand séminaire.
« — On leur donnera de- bourses, me répondrez-vous. — Oui, on en donnera peut-être à trois ou quatre; mais nous en avons vingt qui n'ont de bourses d'aucune espèce, et ceux-là que deviendront-ils? Nous, nous les habillons, nous les nourrissons, nous les blanchissons; rien ne leur manque. Les fidèles qui connaissent leurs extrêmes besoins, et à qui ils donnent, tous les dimanches et fêtes, un spectacle d'édification, s'empressent de venir à leur secours. Otez-les de dessous les yeux du public, et le public les oubliera, et l'intérêt que l'on prend à l'établissement s'affaiblira, et, encore une fois, tout sera perdu. D'ailleurs, l'exemple des grands n'influera plus sur les petits; les parents répugneront à voir leurs enfants s'éloigner d'eux; les frais, les embarras d'un déplacement et d'un séjour à Rennes effrayeront les uns et les autres, et, je le répète pour la troisième fois parce que je ne saurais trop le redire, nous verrons s'évanouir les brillantes espérances que nous avions conçues et qui se réalisaient chaque jour. Mon cher ami, je n'y renoncerai pas sans regret. » — Lettre du 27 avril 1809. (Ropartz, p. 92.)
Mais la conversation des saints et des grands esprits des siècles passés a beau être douce et rafraîchissante à l'âme ; le travail qu'il faut affronter pour livrer au public les trésors de leur doctrine n'en conserve pas moins sa fatigante sécheresse. La santé si frêle de Jean de la Mennais ne pouvait résister longtemps à cet effrayant surmenage. Au mois d'août 1809, il était de nouveau à bout de forces, et obligé de quitter Saint-Malo pour aller chercher ailleurs tranquillité et diversion.
Il voulait des vacances à la fois instructives et reposantes. L'abbé Brute lui conseilla de les passer à Saint- Sulpice, offrant de l'y accompagner. « Vous devriez bien faire cette tournée de Paris, lui écrivait-il. J'irais vous prendre à Saint-Malo. Ce voyage vous serait infiniment utile. Songez que le bon Dieu vous tient à la tête de tout Saint-Malo, avec vos amis, et qu'il vous serait précieux d'avoir revu à Paris un peu de tout, pour mettre le plus possible d'ensemble dans la conduite, ramasser de plus près des données plus exactes, recueillir, près de ces bonnes têtes que vous voyez d'ici avec moi, ce qui peut servir à guider la conscience dans les circonstances actuelles (1). »
Il n'en fallait pas tant pour décider un prêtre toujours en quête des meilleurs moyens de servir l'Eglise. M. de la Mennais appréciait mieux que personne les « bonnes têtes » de Saint-Sulpice, dont les conseils lui avaient été si souvent un encouragement et une lumière. On partit.
Quelques jours après, Féli, resté à Saint-Malo, écrivait à son frère : « A propos ou hors de propos, chacun t'a chargé de ses commissions, car on dirait que c'est pour le public qu'on va à Paris. Pour moi, voici les miennes : un petit assortiment composé de la raison forte et pénétrante de M. Emery, de l'humble simplicité de M. Duclaux, de l'érudition profonde de M. Garnier (2)
^1) LeUre inédite. — Archives des Frères. (,2) Directeur au séminaire de Saint-Sulpice.