‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 66 sur 257 · LES VACANCES A SAINT-SU LPICE · texte numérisé non relu

LES VACANCES A SAINT-SU LPICE

(je dirais de sa science si je le connaissais mieux), du zèle ardent de M. de Janson (1) et de la douce piété de Teysseyre : dis-je bien? 0 la douce récolte, et avec quelle joie nous la partagerions (2) ! »

M. de la Mennais se mit tout d'abord en retraite sous la direction de M. Duclaux. Il avait besoin d'oublier dans une conversation prolongée avec Dieu Fagitation un peu inquiète des mois précédents; il voulait surtout renouveler, au contact de ces saintes âmes, si calmes, si maîtresses d'elles-mêmes dans leur immolation silencieuse, son ardeur pour le bon combat.

Les quelques semaines qu'il passa alors à Saint-Sulpice comptèrent parmi les plus heureuses de sa vie. Ses vieux amis l'avaient accueilli avec une tendresse touchante. Tantôt on faisait cercle autour du bureau de M. Emery, et là, on s'excitait mutuellement à lutter pour l'Eglise de plus en plus humiliée et asservie, tantôt on se rendait à la maison de campagne du séminaire, et l'on causait théologie sous les ombrages qui avaient entendu les fameuses conférences de Bossuet (3) ; on visitait l'ermitage du Mont-Valérien , ou même, pour trouver aux portes de Paris les charmes du désert, on se rendait en pèlerinage chez les solitaires de la forêt de Sénart.

Féli, à qui l'on faisait part de ces excursions, enviait le sort de ses amis. « J'espère, écrivait-il à son frère, que tu ne manqueras pas de te ressouvenir de moi chez ces bons solitaires de Sennaart (sic) au milieu desquels il serait si doux de vivre et de mourir. Tout ce que je regrette (mais je le regrette bien vivement), c'est de n'être pas du pèlerinage, et de n'avoir pas, au moins une fois, vu de mes yeux ces anges du désert dont

(1) Charles-Auguste de Forbin-Janson, auditeur au conseil d'Etat sous l'Empire, venait de renoncer à la carrière administrative pour entrer dans les ordres. C'est vraisemblablement pour ses études théologiques qu'il se trouvait alors à Saint-Sulpice.

(2) A. Blaize. — Œuvres inédites, etc., t. I. p. 52.

(3) On sait que Bossuet tint à Issy, en compagnie de Fénelon, de M. Tronson, supérieur de Saint-Sulpice et de M. de Noailles, des conférences célèbres dans l'histoire du quiétisme.

j'aimerais tant, quoique indigne, à partager la solitude (1).» Un incident vint toutefois réveiller dans l'âme de MM. de la Mennais et Brute d'amères préoccupations. Pendant qu'ils se trouvaient à Issy, M. Emery reçut un exemplaire de la bulle d'excommunication lancée par Pie VII contre l'empereur, le 10 juin précédent. On sait que cette bulle avait amené l'arrestation du pape et sa déportation à Savone. Tout en affectant le dédain pour l'excommunication, Napoléon en craignait extrêmement les eff'ets, et multipliait les précautions pour empêcher qu'elle fût connue en France. On ne pouvait, sans risquer sa vie, violer sur ce point la consigne impériale.

M. Emery n'hésita pas à confier aux deux prêtres bretons le message du pape, avec mission de le divulguer, malgré la police. « Désireux que la bulle fût connue en Bretagne, a écrit M. de la Mennais, il engagea M. l'abbé de Mazenod, aujourd'hui évêque de Marseille, a en faire une copie , et il nous chargea , mon saint ami Brute et moi, de l'apporter dans notre province et de l'y répandre. M. Brute la cacha dans la cuve de son chapeau. Arrivés à Vitré, nous fimes ce que nous avait dit de faire le vénérable supérieur et père (2). » Malgré la pièce compromettante, le retour s'effectua sans encombre, et le clergé br<?ton connut, grâce au courage des deux amis, les protestations du Père des fidèles contre les violences qu'on lui infligeait.

Ce voyage avait encore resserré les liens qui unissaient M. de la Mennais à M. Brute. Celui-ci songeait sans doute à la dure séparation que bientôt, en quittant la France, il allait imposer à son confrère, et il redoublait de tendresse pendant les dernières semaines de vie commune. L'abbé Jean, qui ne savait rien encore de ses projets, jouissait avec ravissement de la douceur d'un tel commerce. « Mon ami, mon tendre ami, disait-il, je ne vous, remercierai point de toutes les bontés, de toutes

(1) A. Blaize, Œuvras inêdif es, etc., t. I, p. 52..

(2) Lettre de M. de la Mennais à M. Paillon, 22 mai 1846.

REFtIS D'UN POSTE UNIVERSITAIRE 121

les attentions que vous avez eues pour moi pendant notre voyage. Nous nous aimons trop pour qu'il nous soit permis de nous écrire une ligne, de nous dire un mot qui ressemble à un compliment. Dans ma position vis-à-vis de vous, je dois tout renfermer dans mon cœur et goûter dans le secret combien il est doux d'avoir un ami tel que vous (1). »

Ce séjour à Saint-Sulpice eut un autre résultat. M. Emery avait eu le loisir d'étudier l'abbé de la Mennais. Mieux que jamais il avait apprécié sa solide piété et ses vastes connaissances. De plus, la sagesse et l'énergie déployées par le jeune prêtre, au milieu de circonstances critiques, dans la conduite d'un établissement déjà considérable, lui avaient donné une haute idée de ses talents administratifs. Il lui sembla qu'un tel sujet ferait bonne fi'gure dans un des hauts postes universitaires réservés aux ecclésiastiques. 11 s'agissait d'une chaire de théologie ou d'histoire de l'Eglise à la faculté de Rennes, récemment fondée. M. Brute, qui, ce semble, avait suggéré cette idée au supérieur de Saint-Sulpice, pressa son ami d'accepter, si la proposition lui était faite officiellement : « C'est à vous, disait-il, que ces chaires conviennent, et que de bien on y peut faire î »

M. de la Mennais était-il moins frappé que son confrère du bien que pourrait produire un enseignement théologique donné au nom de l'Etat? Eprouvait-il, dès lors, une répugnance instinctive pour l'Université, dont les règlements tracassiers lui avaient déjà causé tant d'ennuis? Voulait-il tout sacrifier à la prospérité de son œuvre de Saint-Malo? Quels qu'aient été ses motifs, il déclina l'offre de M. Emery.

Dès le 25 avril précédent, lors des premières ouvertures de l'abbé Brute, il avait écarté son projet en termes

(1) Lettre du 7 octobre 1809, citée par Ropartz, p. 98.

qui ne souffraient pas de réplique. « Vous plaisantez sans doute, disait-il, quand vous me parlez de ma nomination. Y pensez-vous? Je n'ai ni les talents, ni les connaissances nécessaires pour être ce que vous voudriez que je fusse. D'ailleurs, comment pourrais-je abandonner C€ pauvre M. Vielle, qui succombe sous le poids du travail, et dont je suis le principal appui? Chaque jour, notre œuvre prend de nouveaux accroissements, et, par conséquent, je lui deviens plus nécessaire. Est-il donc possible qu'il soit tout à la fois professeur, confesseur, supérieur, économe ; qu'il conduise, instruise, surveille, dans deux maisons différentes, vingt ordinands et cent-cinquante écoliers? 11 me disait hier matin : « Mon ami, si vous m'abandonniez, je n'aurais plus qu'un parti à prendre, ce serait d'abandonner tout (1). »

Ce refus de M. de la Mennais faillit avoir des conséquences graves pour le diocèse. On eut l'idée de nommer, comme professeur de théologie à la faculté de Rennes, un janséniste forcené, l'abbé Lanjuinais, et, comme inspecteur des collèges, un prêtre apostat du nom de Mainguy. Justement effrayé, l'abbé Jean fit l'impossible pour empêcher qu'on livrât à des indignes des fonctions que, par délicatesse de conscience, il avait refusées. 11 eut d'abord recours à l'influence de Mgr de Pressigny, puis il adressa à l'évêque de Rennes, qu'on avait circonvenu et qui ne s'alarmait guère, une lettre d'une admirable fermeté. Nous la citerons tout entière : il est difficile de trouver plus parfait modèle de liberté tempérée de respect.

« Monseigneur, disait-il, j'ai eu l'honneur de vous écrire pour vous consulter et prendre vos ordres relativement à nos rapports avec l'Université. Nous étions alors fort tranquilles sur la nature de ces rapports, qui, quoique en eux-mêmes fâcheux, ne nous paraissaient pas néanmoins devoir offrir d'inconvénients graves; mais il n'en est plus de même aujourd'hui, si, comme le bruit s'en répand, l'on est menacé de nominations qui

(1) Cf. Ropartz, p. 94.

REMONTRAiNCES RESPECTUEUSES A M^R ENOCH 123

affligent et qui effrayent tous ceux qui s'intéressent au bien public et à la religion. Et ce n'est pas sans motif que l'on conçoit des inquiétudes si vives! Jamais il n'y en eut de mieux fondées, et si l'on est assez malheureux pour voir se réaliser les craintes publiques, alors. Monseigneur, je vous le dis avec franchise, parce que vous vous l'êtes dit à vous-même avant moi, il faut renoncer à cette paix que vous avez rétablie dans votre diocèse ; nous n'avons plus à attendre que des jours troublés, et nous devons nous préparer à tout, parce que tout est à redouter. . « En vous parlant ainsi, ne croyez pas que je cède aux terreurs d'une imagination exaltée. Non, Monseigneur, je suis de sang-froid; et c'est parce que je vois les choses telles qu'elles sont que je tremble. Je tremble pour le bien public, pour la paix, pour vous, pour votre repos, qui nous est si cher à tous. Quand il serait vrai que les hommes dont on parle, dépouillés enfin de tout esprit de parti, fussent dans les dispositions et sentiments oii ils doivent être, les effets que l'on appréhende n'en auraient pas moins lieu. L'opinion publique, que l'on ne brave jamais impunément, s'est hautement prononcée et sans espoir de retour. Je ne chercherai pas à approfondir jusqu'à quel point elle est fondée en raison, car il y a des choses et des hommes qu'il est trop pénible de pénétrer; mais, s'il en est encore temps, si le mal n'est pas consommé, vous préviendrez, j'en suis certain, en usant en cette occasion d'un crédit dont vous vous êtes si heureusement servi pour le maintien de l'ordre, vous préviendrez les déchirements dont votre diocèse est menacé, ce diocèse qui vous a déjà de si nombreuses et de si grandes obligations. C'est là notre espérance. Si elle était trompée, ce qu'à Dieu ne plaise, il ne nous resterait plus, comme à' vous, Monseigneur, qu'à gémir sur un événement dont les suites seraient incalculables (1). »

11 était nécessaire de parler sur ce ton au faible prélat qui venait de laisser supprimer, sans protestation, la congré-

(1) LeLtres inédites, etc.^ à Mr/r Brute, p. 52.

gation de Rennes, malgré les remontrances de l'abbé Brnté. Du reste, on n'eût pas trouvé dans le diocèse un prêtre plus soumis, plus déférent pour l'autorité épiscopale que M. de la Mennais. Mgr Enoch le savait, et il ne s'offensa jamais de ses observations les plus hardies.

Il faut être bien affermi dans la vertu d'obéissance pour se sentir l'audace de la prêcher aux autres, surtout à un âge où il sied mieux de recevoir des leçons que d'en donner. L'abbé de la Mennais ne reculait point, à l'occasion, devant cette tâche délicate. Le fait suivant montrera quelle autorité sa précoce sagesse lui avait conquise dans toute la région de Saint-Malo.

Un curé de Gancale, M. Met, nommé par Mgr Enoch au doyenné de Montfort, avait manifesté à M. de la Mennais l'intention de rester à son premier poste, afin d'obéir au vœu de ses paroissiens. Le jeune professeur ne craignit pas de faire la leçon à ce prêtre vénérable par son âge et sa réputation de vertu; mais avec quelle humilité et quel tact! Le lecteur en jugera lui-même. Apres avoir parlé de l'embarras dans lequel ce refus allait jeter Tévêque, M. de la Mennais continuait : « A ces considérations déjà si puissantes, j'oserai. Monsieur et cher confrère, en ajouter une autre, mais en tremblant, et après m'être demandé plusieurs fois si elle n'a pas quelque chose de trop hardi dans la bouche d'un jeune homme, dont les réflexions ne peuvent avoir d'autre poids que celui que leur accorde l'indulgence des personnes qui veulent bien les écouter.

« Vous savez, et nous en sommes tous les jours les tristes témoins, jusqu'à quel point les idées de subordination sont éteintes dans le clergé. Combien de fois ne l'avons-nous pas dit avec le cœur déchiré : Omnes qiiœ sua sunt quœrunt (1). Chacun se croit juge dans

(1) « Tous cherchent leur intérêt propre. »

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