‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 73 sur 257 · FÉLI REÇOIT LA TONSURE · texte numérisé non relu

FÉLI REÇOIT LA TONSURE

et lui faire retrouver, plus tôt qu'il ne pense, le calme (le la piété et de l'étude après lequel son cœur soupire. En attendant : Sustine tentationem Dei (1) »•

Mieux que ces paroles amies, pourtant si douces à son cœur, de nombreuses lettres de la Ghesnaie distrayaient le jeune prêtre de ses tristes préoccupations.

Après quelques années passées au collège de Saint-Malo, Félicité est allé^le nouveau demander aux grands bois l'air pur que réclame toujours sa chétive santé. Des liens plus forts et plus doux, s'il est possible, que les liens du sang unissent maintenant les deux frères. Ils sont enrôlés tous deux, depuis 1809, dans la milice cléricale, et l'ardente piété de Féli cause une allégresse sans égale à celui qui lui a rendu la foi. « Quand je pense à ce qu'il était, écrit-il, et que je vois ce qu'il est, mon âme tressaille de joie et mes larmes coulent en abondance : Misericordias Domini in œternum cantabo (2). »

. Jean-Marie a facilité son entrée dans le clergé en obtenant le consentement paternel ; puis il l'a accompagné à Rennes ; il a prié avec lui pendant sa retraite préparatoire à la tonsure; il l'a présenté à l'évéque; enfin, lorsque Féli a prononcé le Domiiiiis pars qui l'engage au service du Maître, il a signé avec lui un acte de consécration à la Reine du ciel (3).

(1) Lettre inédite du 22 octobre 1813.

(2) Jean-Marie de la Mennais à M. l'abbé Brute, octobre 1809.

(3) Cette pièce, que nous publions pour la première fois, est écrite en entier de la main de Féli. Elle fait suite à une longue prière tirée des œuvres de M. Boudon (a), « Très sainte et très auguste Vierge, disent les deux frères, c'est par ces paroles toutes de feu qu'un de vos plus fidèles serviteurs se consacrait à vous tout entier, comme à sa maîtresse, sa reine et sa mère, s'abîmant dans le délicieux amour de votre cœur virginal, qui, avec celui de votre divin Fils, fait aujourd'hui, dans le séjour céleste, sa joie, son ravissement et sa gloire. Permettez à deux pauvres pécheurs, unis moins encore par le sang que par le désir d'être à vous et de vous appartenir uniquement, et par vous au Seigneur Jésus, de mettre à vos pieds

(a) M. Boudon, ai'chidiacre d'Evreux au XVII» siècle, auteur d'un grand nombre d'ouvrages ascétiques.

A partir de ce jour, Félicité abandonne entièrement à son frère la direction de sa conscience. Ce n'est point, du reste, une tâche facile. Plus mobile que jamais, le néophyte passe sans cesse des ardeurs brûlantes de Textase au sentiment de la plus douloureuse impuissance. Tantôt il n'aspire qu'à se perdre en Dieu, il ne sait plus qu'aimer et adorer en silence, tantôt il ne sent aucun désir ni de vie, ni de mort, ni de joie, ni de douleur. Tout lui est bon, parce que tout lui est indifférent. « Les champs qui se flétrissent, les feuilles qui tombent, le vent qui siffle ou qui murmure », n'apportent à son esprit aucune pensée, à son cœur aucun sentiment. Tout glisse sur un fond d'apathie stupide et amère. « Cependant, dit-il, les jours passent, et les mois, et les années emportent la vie dans leur fuite rapide. Au milieu de ce vaste océan des âges, quoi de mieux à faire que de se coucher, comme Ulysse, au fond de sa petite nacelle, la laissant errer au gré des flots, et attendant en paix le moment où ils se refermeront sur elle pour jamais (1)? »

A peine tonsuré, il semble craindre d'aller plus loin, il a des doutes sur sa vocation. « Il ne faut rien brusquer, dit-il, ni rien négliger, surtout pour apporter les dispositions convenables à une action si graade et qui en exige

cette protestation d'amour et cet humble et doux engagement d'un éternel esclavage. Recevez-le, ô grande Reine, avec cette inrlfable bonté qui fait perpétuellement l'admiration du ciel et la consolation de la terre. Que ne pouvons-nous, ô Mère bien-aimée, vous offrir quelque chose de plus digne de vous ! Mais, hélas ! nous n'avons que nos cœurs, nos faibles et misérables cœurs. Du moins, ils sont à vous sans réserve, et votre amour, nous l'espérons, votre amour si tendre et si indulgent, ne rebutera point cette chétive offrande de deux pauvres créatures qui se donnent et se consacrent à vous pour jamais, ô Vierge très douce et très pure. » — Cet acte est daté du 19 juin 1809. 11 est signé : F. Mennais, clerc tonsuré. J.-M. Mennais, prêtre.

Cette prière était depuis quelque temps chère à l'abbé Jean. Dès le 21 mars 1809, il écrivait à M. Brute, au séminaire de Saint-Sulpice : « N'oubliez pas, je vous prie, de m'envoyer la consécration à la sainte Vierge que je vous ai demandée, et que vous m'aviez promise. Je veux que tous les trois, vous, mon frère et moi, nous la récitions et que nous nous retrouvions ensemble dans le sein de notre bonne Mère. Oh ! qu'on doit y être bien! » — (Lettre inédite.)

(1) Emprunté, comme tous les passages suivants des lettres de Féli, aux Œuvres inédites de Lamennais, publiées par A. Blaize.

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