JEAN DIRECTEUR DE FELI
de si parfaites. » Quelques mois plus tard, néanmoins (1), il se présente aux ordres mineurs, mais il restera des années sans recevoir le sous-diaconat.
Cependant il réclame avec insistance les conseils de son frère : « Dis-moi sincèrement ce que tu penses de moi. Je ne me connais plus. Depuis quelques mois, je tombe dans un état d'affaissement incompréhensible. Rien ne me remue, rien ne m'intéresse, tout me dégoûte. Si je suis assis, il me faut faire un effort presque inouï pour me lever. La pensée me fatigue. Je ne sais sur quoi porter un reste de sensibilité qui s'éteint; des désirs, je n'en ai plus. J'ai usé la vie; ...»
L'abbé Jean, qui connaît à fond son frère, ne s'effraie pas outre mesure de cette sombre mélancolie. Il s'efforce d'abord de le soustraire à toutes les influences troublantes. L'abbé Brute est un ami excellent, mais dont la mesure n'est pas la qualité maîtresse. « Je vous le demande en grâce, lui écrit Jean, dans votre réponse à Féli, ne mettez rien qui puisse enflammer une imagination si vive. »
Pour ne pas irriter le caractère fantasque de Féli, il met dans ses conseils une délicatesse, une réserve infinies. Au lieu de les lui donner directement, il les fait passer par l'intermédiaire de M. Brute.
Féli a eu la velléité d'entrer dans un ordre religieux voué à la solitude. Consulté sur ce projet par l'ami commun, Jean-^Iarie lui répond : « Il faut prendre garde de contrister l'Esprit-Saint et de s'opposer à ses mouvements; mais aussi une grande prudence, une extrême réserve sont nécessaires : les imaginations vives s'exaltent si facilement et quelquefois vont si loin! Au fond, il me semble qu'une crainte excessive des périls auxquels on est exposé en vivant au milieu des hommes n'est pas toujours une raison pour les fuir. Si la solitude a ses attraits, n'a-t-elle pas aussi ses dangers, et, en se renfermant en soi-même, n'y est-on pas encore environné d'ennemis? Le plus dangereux de tous, l'orgueil, ne nous y poursuivrait-il pas? Et si nous sommes condamnés à
[V Le 23 décembre 1809.
le trouver partout, il faut bien nous résigner à le combattre sans cesse; et vraiment, il ne serait pas raisonnable de renoncer à faire le bien, de peur de tirer vanité du peu de bien qu'on pourrait faire. Voilà mon petit avis : je vous le dis dans la sincérité de mon cœur, afin qu'en répondant à Féli, vous lui parliez dans le môme sens (1). »
Ces paroles si pleines de justesse étaient prophétiques, hélas! sans doute à Finsu de leur auteur. Elles firent impression sur Féli, qui resta à la Ghesnaie.
L'abbé Jean faisait l'impossible pour que cette solitude ne lui fût point à charge. La Cliesnaie est fort éloignée de Féglise paroissiale de Plesder. Pour ménager à son Féli des distractions, il le chargea de faire construire, dans le parc, une chapelle où tous les deux pussent un jour célébrer la sainte messe pendant leurs semaines de vacances. Féli accepta, et sa correspondance le montre alors occupé des soins à donner à cette petite bâtisse, comme s'il se fût agi d'une grande entreprise.
De plus, l'abbé Jean a envoyé à la Cliesnaie un rhétoricien de Saint-Malo, nommé Bois, dont la santé demande des ménagements. C'est une âme délicate et tendre, qui a bientôt conquis toute l'affection de Féli. Celui-ci le dirige dans ses études. Il fait chaque jour de longues promenades en forêt, avec ce jeune homme et son propre frère Gratien^ Pour un temps du moins, il a retrouvé la paix.
A partir de 1810, sa correspondance avec Jean présente une variété capable d'intéresser au plus haut point.
Ce sont tantôt des raisonnements échangés entre les deux frères sur les plus difficiles questions de la métaphysique, tantôt, des demandes de documents adressées par Féli pour le grand travail ç>\]iT F Institution des évêqiiesy tantôt enfin des réflexions plus ou moins humoristiques
(1) Cité par le II. P. Roussel; Lamennais d'après des documents inédits, 1. 1, pages 28 et 29.