‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 2)Chapitre 83 sur 257 · MORT DE M^« CAFFARELLI · texte numérisé non relu

MORT DE M^« CAFFARELLI

catholique. C'est un scandale encore plus grand qu'elles doivent naissance à des évoques, plus spécialement chargés que quiconque de la conservation du dépôt. Mais que dire, lorsqu'on voit la puissance séculière assembler dix prélats, dont sept sans titres, et leur dire : « Messeigneurs, je vous ordonne de juger le pape! (1)» Et l'argumentation continue ainsi, serrée, pressante, victorieuse, pendant deux ou trois pages.

Ces occupations étaient dignes de M. de la Mennais. Associé, quoique sans titre officiel, à l'administration du diocèse, chargé de prêcher et d'écrire au nom de l'évcque, entouré d'un petit cercle d'àmes choisies qu'il s'efforçait d'élever à la perfection, appliqué, en un mot, au relèvement spirituel d'une vaste région oii tout était à refaire, il se sentait à sa place. Hélas! une catastrophe des plus douloureuses allait le replonger dans l'inconnu.

La santé de Mgr Gaffarelli était mauvaise. Depuis son retour de Paris, son état habituel de langueur n'avait fait que s'aggraver. Ses frères avaient perdu les fonctions honorables et lucratives dont l'Empire les avait gratifiés. Cette déchéance de sa famille FafTectait douloureusement ; mais ce qui mettait le comble à son chagrin, c'est l'éloignement de plus en plus complet que lui témoignait le clergé de Saint-Brieuc.

Peu à peu le mal empira, et il dut garder la chambre. Ses chanoines venaient de temps à autre prendre de ses nouvelles chez son concierge, mais n'exprimaient aucun désir de le voir. Seuls, MM. Vielle et de la Mennais le consolaient dans l'épreuve.

« On était loin cependant, dit le chanoine Lesage, de croire sa fm si prochaine, bien qu'il ne fût pas d'une constitution qui annonçât la longévité. Sa poitrine était resserrée, son dos courbé, sa voix grêle. Il mangeait et buvait peu, et sa facilité à s'émouvoir pour les plus minces sujets dénotait une organisation très délicate. Ce qui le soutenait, c'était surtout le sommeil, qu'il avait long

(1) Cité par Ropartz, p. lo6.

et profond. Il était rarement malade, si ce n'est de catarrhe ou de quelque autre affection de poitrine, et cependant ce n'est pas là ce qui l'emporta. Outre une espèce de jaunisse, il était tourmenté d'une sorte d'humeur goutteuse qui changeait souvent de siège, mais qui ne l'empêchait pas de se tenir levé, d'aller à tahle et de recevoir des visites. Il ne venait plus à l'église depuis deux mois, mais il avait fait dresser une chapelle chez lui, et il y entendait fréquemment la messe. Il y avait même communié peu de jours avant sa mort, qu'il semhlait pressentir, et qui arriva sans que môme on le crût en danger. Son médecin lui fit administrer un remède dans la vue de déterminer vers les extrémités cette humeur qui formait le fond du mal ; mais, une fois mise en mouvement, elle se porta vers la poitrine, et étouffa, dans son fauteuil, et devant son feu, en quelques minutes, le malade, qui avait déjeuné comme à l'ordinaire. C'était le 11 janvier 1815, entre dix et onze heures du matin (1).»

L'auteur de ces lignes, d'ordinaire malveillant pour le prélat, reconnaît qu'il était très charitable et qu'il agissait

»ioujours avec les intentions les plus droites. Le diocèse tint à réparer, après sa mort, l'injustice dont il avait souffert de la part de certains prêtres. On lui fit de magnifiques obsèques. Son corps repose aujourd'hui, dans la cathédrale de Saint-Brieuc, sous une arcade, derrière le chœur, en face de l'autel de la sainte Vierge.

Plus tard, en 1850, le doyen du chapitre, M. l'abbé Souchet, eut à cœur de reconnaître plus entièrement le dévouement de ce pieux évêque, qui s'était épuisé à restaurer la vie chrétienne dans le diocèse, et qui était mort à la peine. Il ouvrit une souscription dans le but d'élever un monument sur sa tombe, et M. de la Mennais,

, vieux et infirme alors, mais toujours fidèle à la mémoire de son bienfaiteur, s'inscrivit pour une somme importante.

(1) Mémoires mcmuscrils, tome I".

L'ABBÉ JEAX VICAIRE CAPITliLAIIlE 169

Le jour même du décès de Mgr Caffarelli, le chapitre s'assembla afm de pourvoir au gouvernement du diocèse pendant la vacance du siège. Le prélat défunt avait deux vicaires généraux : M. Manoir, homme digne de toute estime, et un ancien constitutionnel, sourd et octogénaire, dont le nom ne fut pas môme prononcé dans la réunion.

M. Manoir fut élu, à l'unanimité, vicaire capitulaire. On lui adjoignit le doyen du chapitre, M. Floyd, et M. Boulard, chanoine. Tous étaient des vieillards, et, seul, M. Manoir avait la pratique des affaires. Néanmoins, l'assemblée allait se séparer, lorsqu'un de ses membres, M. Mesléard, proposa d'adjoindre M. de la Mennais aux trois vicaires capitulaires déjà nommés. Ce fut un trait de lumière. Tous virent immédiatement que r (( étranger » dont ils avaient supporté impatiemment l'influence rendrait au diocèse plus de services que ces vétérans déjà sur le bord de la tombe, et il fut élu d'une seule voix.

Le messager du chapitre qui lui porta cette nouvelle le trouva en larmes auprès du corps de l'évêque défunt. La pensée de la lourde charge qu'on lui imposait n'était point pour adoucir ses regrets. Aussi les lettres qu'il adresse alors à ses amis ne sont-elles qu'un long gémissement. Nous en citerons quelques extraits : jamais peut-être on ne saura, mieux qu'en lisant ces pages, comment savent aimer les saints.

C'est d'abord dans le cœur du digne abbé Hay que M. de la Mennais épanche sa tristesse. « Ma peine, dit-il, est extrême, et comment ne le serait-elle pas? La mort m'enlève un ami , un frère , et quel frère ! Chaque fois que je le voyais, il me recevait avec une joie aussi vive que s'il y avait eu six mois que nous ne nous fussions vus. Il ne s'occupait pour ainsi dire que de moi et de tout ce qui pouvait m'intéresser ou me plaire, n'ouvrant jamais la bouche que pour me dire

de ces choses aimables qui réjouissent le cœur, n'ayant dans le sien que l'amour du bien, le zèle le plus pur et le plus ardent; vrai pasteur, vrai père. C'était un évêque comme il n'y en a plus. Il a expiré entre mes bras, et j'ai eu la triste consolation de recueillir son dernier soupir et de lui donner les derniers secours de la religion. Mon Dieu! quel coup de foudre! je ne puis y penser sans .jue tous mes os frémissent, et j^'y pense sans cesse.

« Voyez donc quelle est ma destinée : il semble que mes mains ne puissent toucher que des cadavres et remuer que des ruines! Mais, mon bon ami, je me console dans cette pensée que la volonté de Dieu s'accomplit en moi. C'est sa main qui m'a conduit ici, et c'est encore elle qui m'y retient. Me voilà chargé de l'administration du diocèse. On me témoigne une confiance sans bornes, et j'espère y maintenir au moins une partie du bien qu'y a fait le digne évêque qui est en ce moment et qui sera toujours l'objet de mes regrets. Mon ami, priez pour le pauvre Jean : il est la faiblesse, la misère même; il se courbe sous le poids de cet immense fardeau dont la Providence le charge; venez à son secours; encore une fois, priez pour le pauvre Jean! (1) »

Sa douleur était si vive, que Féli craignit sérieusement pour sa santé.

Parler cœur à cœur, se livrer parfois avec abandon était un besoin de sa nature. Le prélat disparu, il n'avait plus, à Saint-Brieuc, d'autre ami intime que M. Vielle, et M. Vielle était rarement libre (2).

Il se plaignait à ses amis de cet isolement du cœur, dont ne le sauvaient, ni les obligations de sa nouvelle charge, ni les marques de confiance qu'on lui prodiguait. Le jour oii il avait adressé à Tabbé Hay la lettre précédente,

(1) Lettre du 16 janvier 1815, citée par Ropartz, p. 166.

(2) Nous ne parlons pas de l'abbé Renault, qui avait quitté le secrétariat de l'évéché au mois de mai 1814, pour devenir professeur de théologie au grand séminaire. M. de la Mennais l'estimait et l'aimait, mais c'étaient des relations de fraîche date.

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