LARMES ET REGRETS
il écrivait à M. Querret : « Croyez- vous que j'ai la prétention de désirer plus vivement que vous ne le faites le moment oii nous nous reverrons? Gela vous paraîtra tout simple, quand vous comparerez ma position à la vôtre. Quelle différence! Vous avez auprès de vous tous vos anciens amis, excepté moi; vous pouvez causer avec eux en pleine liberté de ce qui vous intéresse mutuellement. N'est-ce pas là ce qui fait le charme de la vie, et, de toutes les consolations humaines, n'est-ce pas la plus douce? Hélas! j'en suis privé presque entièrement. Si M. Vielle n'était pas ici, je n'aurais personne à qui mon cœur pût parler. Tandis que le pauvre évêque vivait, c^était autre chose. Après avoir passé ensemble nos journées, nous croyions ne nous être pas assez vus, et nous attendions le lendemain avec impatience pour nous revoir encore. Ah! j^élais plus heureux que nous ne devons l'être ici-bas, et il fallait que j'apprisse de nouveau ce que je croyais pourtant bien savoir, que les félicités de ce monde ne sont qu'un vain rêve, « et j'ai dit à la joie : pourquoi m'as-tu trompé? (1) »
N'est-elle pas ravissante, cette peinture d'un intérieur d'évêque? Ne pourrait-on pas l'opposer à ceux qui prétendent qu'on s'aime peu dans le clergé, et que, là comme ailleurs, l'intérêt propre sert de mobile à bien des démarches?
L'abbé Jean donnait ensuite à M. Querret des nouvelles de Féli. Les lignes suivantes laissent percer les craintes que lui inspiraient les goûts solitaires et l'inquiétante versatilité de son frère : « Féli est retourné à la Ghesnaie. La Ghesnaie est le seul endroit de la terre où l'on puisse vivre, attendu qu'on n'y voit que des arbres, et qu'on n'y entend d'autre bruit que celui des grenouilles qui coassent à la queue de l'étang. Enfin, que chacun soit où il veut être, je ne m'y oppose pas. La volonté de Dieu soit faite! Ge n^est point à moi de reprocher à Féli de ne point aimer cette ville -ci depuis que
(1) Lettre inédite. — Archives des Frères.
l'évêque n'y est plus. Si je ne la quitte pas aussi, c'est que le devoir m^ retient, et que toute considération personnelle est nulle, quand il s'agit d'un sacrifice exigé par la conscience (1). »
YIII
Sacrifice! ce n'est point, sans doute, l'idée qui se serait présentée à une âme vulgaire en présence du brillant avenir réservé, semblait-il, au jeune vicaire général. Se voir, à trente-cinq ans, après quelques mois de résidence, chargé des alï'aires d'un grand diocèse, investi de l'autorité sur un clergé nombreux et honoré de sa confiance, c'était, au point de vue humain, une assez belle destinée.
M. de la Mennais n'en fut pas un instant ébloui. Dès le premier moment, il vit uniquement les devoirs et les responsabilités de sa charge, et s'humilia devant Dieu d'avoir été choisi pour une tâche qui exigeait, pensaitil, une vertu supérieure à la sienne. Partout il demande des prières; dans toutes ses lettres, il conjure ses amis de l'aider à porter ce qu'il considère comme une lourde croix.
Les affaires d'un diocèse n'attendent pas. 11 fallut entrer immédiatement en fonctions.
Cependant M. de la Mennais s'était chargé d'une mission aussi importante que délicate envers la famille de Mgr Gaffarelli, celle de liquider la succession du prélat (2).
Tout se réduisait à peu près aux meubles de la maison épiscopale. M. delà Mennais empêcha qu'ils fussent vendus à l'encan, en fit une estimation exacte, et les divisa équitablement entre les frères et sœurs du défunt. Tous
(1) Archives des Frères.
(2) Il se vit tout d'abord obligé, lui qui avait tant pleuré l'évêque défunt, de servir de consolateur à une de ses sœurs, que cette mort imprévue ava'it accablée. 11 lui adressa une lettre où l'esprit de foi s'unit au sentiment le plus délicat des convenances. — Voir Ropartz, p. 169.