LES CONGRÉGATIONS. LA VOCATION DE FÉLI
Quelques jours après les obsèques de Mgr CafTarelli, un mandement du vicaire capitulaire circulait dans la ville et dans le diocèse. On le lisait avidement, et les laïques eux-mêmes le commentaient en divers sens.
Il contenait la phrase suivante, qui, sous l'éloge du défunt, laissait deviner un programme : « Nous ne craindrons pas de rappeler ici des temps qui ne sont plus. Quand la Providence permit que l'Eglise tout entière fût attaquée dans son chef et qu'on cherchât à l'opprimer avec sagesse, lorsque Torgueil couronné voulut étouffer l'Eglise de Jésus-Christ dans ses bras d'airain, l'évêque de Saint-Brieuc n'écouta qu'une crainte, celle de Dieu. Attaché à l'unité par le fond de ses entrailles, il refusa tous les sacrifices qu'on demandait à sa conscience, et, se rappelant qu'un « fidèle ministre de Jésus-Christ peut « être tué^ mais ne peut être vaincu, « après avoir eu le bonheur de défendre la vérité, il n'aspira plus qu'à celui de mourir pour elle (1)- »
(1) Mandement des vicaires capitulaires de Saint-Brieuc, en date du 13 janvier 1815.
Le mandement était signé des quatre vicaires capitulaires; mais on connaissait les trois vieillards associés à M. de la Mennais; personne ne se méprit sur l'auteur de cet audacieux manifeste.
Napoléon était à Tîle d'Elbe ; mais les fortes têtes de Saint-Brieuc ne se ralliaient pas volontiers à la monarchie de Louis XVIII. Tous les anciens révolutionnaires flattés et rentes par FEmpire étaient opposés au régime nouveau. Mgr Gafl'arelli les avait ménagés, et ses relations bonapartistes lui avaient même attiré leur considération. Lorsqu'on vit le diocèse livré à un prêtre jeune, entreprenant, d'un royalisme éprouvé (1), décidé à défendre envers et contre tous les droits de l'Eglise, les vieilles défiances jacobines se réveillèrent.
On épiait déjà ses faits et gestes pour le désigner à la vengeance des sectes, lorsqu'on apprit que Napoléon venait de rentrer aux Tuileries, après une marche triomphale de huit jours à travers la France.
(( — Fuyez, vous êtes perdu! lui dirent aussitôt ses amis. Les jacobins de Saint-Brieuc viennent d'envoyer votre mandement à l'empereur.
« — Eh bien! répondit-il, je ne suis pas fâché que l'empereur en prenne lecture. »
Puis, désignant du doigt, sur une feuille du mandement, la passage incriminé, il ajouta :
« Que voulez-vous? ce qui est écrit est écrit. Mes actes
(1^ Si M. de la Mennais était fidèle à la dynastie qu'il considérait alors comme seule légitime, il était loin d'approuver toutes les doctrines politiques de la Restauration. Voici comment, s'adressant à M. Querret, il jugeait le gouvernement de Louis XVI 11 : « Le renvoi de Fouché, Talleyrand et compagnie a produit un bon elïet dans ce pays-ci; on espère que les ministres qui leur succèdent auront plus de vigueur; le courage des honnêtes g«Jis se. relève; les méchants montrent déjà moins d'audace. Au reste, il faut être bien aveugle pour ne pas voir les dangers qui nous menacent dans un avenir prochain, si le gouvernement ne s'occupe pas, avant tout et par-dessus tout, du rétablissement de la religion et des mœurs. » ^Lettre écrite en septembre 181o.)
LES CENTS-JOURS A SAIM-BRIEUG 177
ne démentiront pas mes paroles. On peut me tuer, moi aussi, mais on ne me vaincra pas. »
Et il resta à son poste, pendant que son frère Féli, beaucoup plus compromis que lui à cause de ses attaques récentes contre l'Université, s'embarquait pour Londres.
Le vicaire général ne fut point poursuivi; mais il vit grandir, dans une proportion formidable, les animosités et les colères.
Napoléon prétendait gouverner désormais en s'appuyant sur le peuple. Or, les chefs du parti populaire exigeaient des garanties. La liberté de la presse avait été rendue à la France; elle s'exerçait sans contrôle ni limites, avec toutes les violences de la passion. Sans doute, on* n'osait point ouvertement battre en brèche le gouvernement impérial : on se souvenait trop de la rude main du maitre ; mais on étalait au grand jour les prétentions libérales les plus excessives, et la présence de l'empereur servait à remuer, malgré lui, tous les vieux ferments du jacobinisme.
La situation d'un prêtre revêtu de l'autorité, mais dépourvu du prestige de la dignité épiscopale, et désigné, par l'énergie de ses sentiments royalistes, à la malveillance des meneurs, n'était pas seulement délicate, . elle était pleine de dangers.
/ Son calme ne l'abandonna pas un instant : « Que ferai-je,
écrivait-il à M. Querret, dans des circonstances faciles à prévoir et qui arriveront peut-être bientôt ? Mon devoir; du moins, je l'espère, parce que je me confie en Celui de qui découlent toute force et toute lumière. »
Sa constance fut bientôt mise à l'épreuve. Que se passa-t-il à Saint-Brieuc pendant les Cent- Jours? Si aucune émeute sanglante ne désola la petite ville, plus d'un mouvement populaire jeta momentanément la terreur au sein des familles. Rien n'exprime plus vivement le trouble de ces semaines anxieases que ces quelques lignes de l'abbé Jean à M. Querret : « Nous avons vécu trois mois sous les poignards des jacobins, au milieu de leurs insultes et de leurs menaces, et nous avons revu les scènes
de 93. Vous ne sauriez croire combien ma position particulière a été pénible... Enfin, je suis parvenu à maintenir l'ordre, qui a été plusieurs fois sur le point d'être troublé. Ce résultat est pour moi une bien douce récompense (1). »
Ce qu'il n'avait pu maintenir, hélas! dans le diocèse, ce sont les habitudes chrétiennes que le régime du concordat avait restaurées, et qui venaient de céder à une nouvelle tempête d'impiété. Au mois de septembre 181d, il écrivait de la Ghesnaie à M. Querret : « Je suis épouvanté de la révolution qui s'est faite dans les esprits depuis quatre mois. Actuellement elle continue, et les campagnes, qui avaient résisté d'abord, cèdent aux efforts non interrompus des factieux pour les corrompre.
«Je viens de parcourir l'arrondissement de Dinan pour prendre connaissance par moi-même de quelques affaires assez importantes. Quelle a été ma surprise d'apprendre que d'excellentes paroisses n'avaient pas seulement cessé d'être aussi bonnes qu'elles l'avaient été jusqu'ici, mais que Tesprit d'impiété et d'anarchie y était devenu dominant ! J'ai fait un mandement pour ordonner des prières expiatoires conformément aux intentions du roi. A Corseul, oii il y a trois mille âmes,etoii l'on comptait à peine trois philosophes il y a six mois^ presque personne n'a assisté à une cérémonie qui, avant le retour de Bonaparte, n'aurait point eu lieu sans que l'église fût pleine. C'est désolant! Au reste, ne perdons pas courage, et travaillons avec d'autant plus de zèle, qu'il y a plus de difficultés à vaincre (2). »
Malgré les sourdes rancunes qui le désignaient toujours à la vengeance des anarchistes plus ou moins déclarés, M. de la Mennais n'hésita pas à parler très haut
(1) Lettre du 22 juillet 1815, citée par llopartz, p. 181.
(2) Cité par Ropartz, p, 19o.