LA MISSION DE SAINT-BRIEUG
rience qui, cette année même, avaient déjà fait leurs preuves à Laval et à Mayenne.
On a beaucoup critiqué ces grandes missions de la Restauration, que le pouvoir encourageait volontiers comme moyen de propagande monarchique. Il est certain qu'on n'y distingua pas toujours assez la cause de Dieu de la cause du roi. D'autre part, on eût désiré peut-être, dans ces fêtes de la parole, moins d'apparat et plus de solide doctrine, moins de rigorisme gallican et plus de cette onction bienfaisante qui attire les âmes au lieu de les épouvanter. L'oeuvre des missionnaires, trop peu préparée, trop passagère, surtout trop peu continuée par les prêtres des paroisses, ne porta pas toujours des fruits durables. Mais quelle est l'excellente institution dont on n'ait parfois abusé? Ce qui est certain, c'est que les missions produisirent alors un réveil général de l'esprit chrétien, et firent retrouver le chemin de l'église au monde des fonctionnaires, qui Favait désappris pendant la Révolution.
Les disciples du P. de Glorivière étaient étrangers à toute préoccupation politique, et M. de la Mennais eut bien des fois l'occasion d'en bénir Dieu. Ils ne recherchaient point les effets oratoires; d'ailleurs, ils n'avaient guère le temps de polir leurs phrases ; mais leur parole chaude, imagée, vibrante, faisait passer sur les auditoires un frisson d^épou vante et de repentir ; on sentait en eux des hommes de Dieu, et l'on se convertissait. Un digne ecclésiastique d'Amiens, qui avait suivi les sermons d'un de ces apôtres, disait : « Le P. Gloriot, je l'entendrais les pieds dans le feu (1). »
Les exercices de la mission commencèrent, à la cathédrale de Saint-Brieuc, le dimanche 6 octobre 1816. M. de la Mennais abandonna la chaire aux pères Jésuites, afin d'aller lui-même prêcher à domicile.
Bien des préjugés rendaient le succès douteux. Les jacobins, contre lesquels l'abbé Jean avait si énergique-
(1) Notices historiques par le P. Guidée, t. I.
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ment bataillé, ne voyaient point sans terreur sa nouvelle entreprise. On allait, disaient-ils, jeter le trouble dans les consciences, réveiller des souvenirs pénibles, semer la division dans les familles, rallumer des haines mal apaisées.
M. de la Mennais ne dissipa point sans peine ces bruits calomnieux. Heureusement, les autorités de la ville lui prêtèrent Fappui moral de leur exemple. Le préfet, M. de Belle-lsle, le maire, M. Boismenu, le général commandant la garnison, le capitaine de la gendarmerie, étaient des chrétiens pratiquants. Ils suivirent fidèlement les prédications de la cathédrale, et leur exemple entraîna la population. « Le succès fut si étonnant, dit le P. de Clorivière, qu'on peut à peine en croire le récit (1). »
La mission se termina par l'érection d'un calvaire sur la place Saint-Pierre. A la vue de ces milliers d'hommes de Saint-Brieuc et des alentours, qui venaient de porter en triomphe la croix du Sauveur, et qui l'acclamaient d'une voix pleine d'émotion, M. de la Mennais se sentit électrisé, et quelques paroles lui montèrent aux lèvres, brûlantes et passionnées. Ce fut un dernier cri à l'adresse des brebis égarées, un dernier appel du père aux prodigues obstinés. On pleura, on se jeta à genoux, une immense supplication s'éleva en faveur des impénitents. Ce fut incomparable.
La mission finie, il fallait en assurer les fruits. De concert avec les pères Jésuites, M. de la Mennais érigea d'abord dans la cathédrale une association en l'honneur
(1) Deux ans après la mission, le 16 février 1818, M. de la xMennais pouvait écrire à M. Querret : « Notre carnaval s'est bien passé : point de bal, quelques danses furtives dans les maisons, mais en très petit nombre et sans bruit ; on n'ose pas, tant le souvenir de la mission est profond. Il n'y a eu qu'un seul rassemblement un peu nombreux, au Légué, c'est-à-dire à une demi-lieue de la ville, hors paroisse. C'était un repas d'une trentaine de personnes. »
Féli, de son côté, écrivait à son frère, le 17 novembre 1817 : « 11 m'était revenu de plusieurs endroits que la mission de Saint-Brieuc opérait des merveilles. A Domino factum est istud;ie l'en bénis. » — OEuvres inédites, 1. 1 , p. 298.
LA CONGRÉGATION DES u DEMOISELLES » 189
du Sacré Cœur de Jésus. Cette association devait comprendre des fidèles des deux sexes. Elle fut affiliée à la Congrégation romaine de S^^ Marie in Ccq^ella, et enrichie des mômes indulgences. Les registres à peine ouverts, 1486 personnes vinrent s'y inscrire. Par les soins de Fabbé Jean, la même association fut établie dans l'église de Tréguier, où un vicaire zélé, M. ïresvaux, secondait activement ses vues, et, quelques mois plus tard, dans les églises de Loudéac, Lamballe et Quintin, où des missions furent successivement données.
Mais c'est particulièrement la jeunesse, si menacée dans ses mœurs et même dans sa foi, qui préoccupait M. de la Mennais.
Le 14 novembre 1816, il établit, dans la chapelle de N.-D. de la Charité-du-Refuge, sous le vocable de L'Immaculée-Conception, une association de jeunes filles appartenant surtout aux classes aisées de la société. Elle fut affiliée à celle que dirigeait alors à Paris le célèbre P. Ronsin (1).
Les statuts de cette congrégation ne se contentent pas de prescrire un certain nombre de pratiques pieuses : ils insistent sur le grand devoir de l'assistance mutuelle. « L'esprit de charité qui unit les congréganistes, disait M. de la Mennais, ne leur permettra point de s'abandonner les unes les autres dans la maladie. Elles se verront de temps en temps, et, sous la surveillance d'une ou de deux vocales, que désignera la supérieure, elles se rendront volontiers les petits services qui ne pourront compromettre ni la santé ni les devoirs d'état (2). »
Cette même pensée d'assistance charitable donna lieu, quelque temps après, à une nouvelle fondation. La congrégation des « demoiselles » comme on l'appelait,
(i) Consulter, sur le P. Ronsin et la congrégation de la rue du Bac, l'ouvrage de M. Geoiï'roy de Grandmaison : La Congrégation.
(2) Règlement de la Congrégation de V Immaculée-Conception. (Archives des Frères). M. de la Mennais dirigea en personne cette association pendant trois ans. i:ile comprenait environ mille jeunes filles, dont un quart au moins se firent religieuses.
se recrutait dans la haute bourgeoisie de la ville. M. de la Mennais eut la pensée de faire de ces jeunes filles riches les guides et les apôtres de leurs compagnes issues des classes populaires. De cette pensée naquit le Patronage des jeunes ouvrières de Saint-Brieuc.
Nous avons sous les yeux les statuts de cette association. Rien de plus sage et de plus vraiment évangélique. Des œuvres nombreuses ont été créées de nos jours en faveur des ouvrières de nos grandes villes : nous doutons qu'aucune soit à un plus haut degré moralisatrice pour les bienfaitrices et les protégées.
Sous prétexte de secourir les jeunes filles de la classe pauvre, M. de la Mennais organise un vaste plan d'apostolat qui devra initier aux œuvres de zèle non seulement les « demoiselles » de la congrégation, mais les dames les plus influentes de la ville. On nous pardonnera de citer quelques articles de la règle du patronage : il nous semble qu'on les pourrait proposer.comme modèles à quiconque ambitionne de sanctifier à la fois le riche et l'indigent par l'exercice de la charité.
« Le but du patronage est essentiellement moral. La congrégation se propose surtout de diriger les jeunes ouvrières dans le choix d'un état et d'une maîtresse, de les prémunir, par une sage surveillance et de bons avis, contre les périls que présente si souvent l'apprentissage. — Convaincue que, parmi les personnes qui ne font pas partie de son association, il ne peut manquer de s'en trouver plusieurs qui désirent prendre part à une œuvre de charité si intéressante, la congrégation fait un appel général à toutes les demoiselles non congréganistes et à toutes les dames, qu'elles aient appartenu ou non à la congrégation, pour qu'elles lui prêtent leur bienveillant concours dans l'œuvre du patronage : les demoiselles sous le titre à^ jeunes économes, les dames sous le titre de dames affiliées .. . — En entrant dans le patronage, chaque enfant reçoit une protectrice spéciale choisie parmi les patronnes actives, et désignée par le conseil.. . — La patronne sous la protection de laquelle