LA LIBERTE D'ENSEIGNEMENT RÉCLAMÉE
desquels elles sont placées. Chose étrange! on dit qu'il faut les détruire, parce qu'elles seules sont soutenues par la confiance publique. Mais ne devrait-on pas plutôt conclure de ce fait, en supposant qu'il soit vrai, qu'on ne saurait trop se hâter de porter dans les collèges une réforme sévère, afin de leur rendre la supériorité qu'ils ont perdue? Des bourses y ont été créées par le gouvernement ou par les villes. Leurs régents (nous nous plaisons à le reconnaître) ont généralement plus de mérite littéraire et une instruction plus variée que ceux des écoles ecclésiastiques. Le plan d'études que l'on y suit, étant plus vaste, est plus approprié au goût du siècle. En un mot, tous les avantages sont de leur côté. Donc la seule cause qui les empêche de prospérer, c'est qu'on n'y trouve pas la même rigueur de surveillance ni le même zèle de religion que dans nos petits séminaires. Est-ce une raison qui puisse justifier l'ardeur jalouse avec laquelle on persécute ceux-ci? Je sais, il est vrai, que la philosophie redoute leur intluence; mais j'ignore ee que le roi très chrétien peut craindre d'eux. »
Est-ce d'hier, est-ce de 1816, que date cette page? L'abbé de la Mennais avait, du premier coup, trouvé la vraie formule des revendications catholiques contre le monopole universitaire, et nous ne faisons que le copier inconsciemment depuis près d'un siècle.
Cette liberté, partielle au moins, qu'il réclame pour l'Eglise, peut-elle nuire à l'enseignement de l'Etat? Bien au contraire : la concurrence sera un principe de vie, une source de progrès pour les collèges laïques aussi bien que pour les petits séminaires. C'est la conclusion du remarquable travail que nous venons d'analyser (1).
Là encore, Jean de la Mennais a devancé les meilleurs esprits de nos jours. A la différence de son frère Féli, qui, à la même époque, poursuit l'Université de ses anathèmes, et de tant d'hommes passionnés, pour lesquels
1 On peut consulter L'original de ce mémoire aux archives de l'évêché de Saint-Brieuo.
rien tic bon ne peut sortir d'une institution défectueuse, il propose loyalement d'établir entre les écoles de l'Etat et celles de l'Eglise « l'émulation du bien ». Et il ne craint pas d'ajouter : « L'enseignement et l'éducation seraient bientôt aussi mauvais qu'ils puissent l'être, si un corps quelconque était autorisé à s'environner d'huissiers el de gendarmes pour s'en assurer le monopole (1). »
On ne pouvait que rendre justice à des vues aussi sagement libérales : il fut décidé qu'on userait de tolérance, et les petits séminaires continuèrent à recevoir (les externes.
Ce n'était qu'une trêve dans la lutte. On pouvait conseiller à l'administration universitaire de remédier, par une meilleure discipline, à la décadence de ses collèges; on ne pouvait rendre aux familles, du jour au lendemain, une confianoe que de trop nombreux désordres avaient détruite. Après les collèges communaux de Tréguier et (j^p Dinan, celui de Lamballe dut disparaître à son tour. Ce fut le signal de nouveaux assauts contre le grand vicaire.
Quelques bourgeois voltairicns de Lamballe et de Dinan dénoncèrent à Paris le péril clérical avec une violence qui émut de nouveau le ministre de l'Intérieur. Ils accusèrent même le nouveau préfet de Saint-Bricuc, M. de Saint-Luc, dont on connaissait les sentiments religieux, d'être de connivence avec l'abbé de la Mennais pour faire tomber l'un après l'autre tous les établissements universitaires du département. Ils n'oubliaient qu'une chose, c'est que M. de Saint-Luc était entré en fondions après la chute du dernier collège.
Malgré tout, les tracasseries administratives recom-
l Montalemberl devail dire un jour, presque dans les mêmes termes : ci Si on pouvait transporter au clergé un monopole comme celui de l'Université, je suis convaincu que c'est le plus triste cadeau qu'on pût lui faire, et le plus sûr moyen d'anéantir ce qui reste de religion en France. »
Ni Montalembert, ni Jean-Marie de la Mennais ne méconnaissaient les droits imprescriptibles de l'Eglise sur l'enseignement; mais, ,i côté île la thèse, ils envisageaient Vhypothèse; ils savaient que la sagesse consiste souvent a sacrifier une partie de son droit, quand c'est l'unique moyen d'en sauvegarder quelque parcelle.
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mencèrent. Il n'était guère de mois où l'abbé Jean no reçût quoique lettre ministérielle, lui demandant un rapport sur le nombre des élèves qui fréquentaient ses séminaires, leur situation do fortune ou la probabilité de leur vocation ecclésiastique. On était visiblement inquiet, on redoutait un excès d'influence, on se demandait si bientôt le nombre des prêtres sortis des maisons diocésaines n'allait pas devenir une menace.
Il fallait en finir avec cotte guerre à coups d'épingle. M. de la Mennais envoya les statistiques demandées, mais il se dit qu'une statistique d'un autre genre serait probablement plus éloquente aux yeux d'un gouvernement qui. après tout, voulait le maintien de l'ordre.
Le nombre des crimes augmentait en Basse-Bretagne. Le grand vicaire eut l'idée d'envoyer au ministre Laine l'analyse des jugements prononcés par les dernières cours d'assises de Saint-Brieuc. Los doux tiers au moins des criminels étaient originaires dos paroisses laissées vacantes faute de prêtres (1).
Comme t'avait prévu M. do la Mennais. cet argument porta. Pour quelque temps du moins, les écoles ecclésiastiques du diocèse furent assurées do la tranquillité; et même de la bienveillance du gouvernement.
1 Voici les réflexions que M. de la .Mennais soumit, le 3 décembre 1817, au ministre de l'Intérieur : Notre -ituation est telle. Monseigneur, que nous ne saurions mieux vous la peindre qu'en mettant sous lis yeux de Votre Excellence l'analyse des jugements prononcés par les dernières cours d'assises de Saint-Brieue. Les deux tiers au moins des criminels traduits devant les tribunaux sont bas-bretons, et de quelles paroisses? De celles, Monseigneur, que nous sommes obligés de laisser vacantes, parce que nous manquons de prêtres. Ainsi la commune de Runan, <>ù il n'y en a point, pour ne rappeler que cet exemple a eu. dans le mois d'OGtobre, -ix de ses habitants condamnés aux travaux forcés. Malheureux peuple, qui bientôt n'aurait plus d'autre pasteur que le bourreau, si l'école ecclésiastique de Tréguier ne nous donnait pas, plus tard, assez de sujets pour espérer qu'il sera encore possible de ranimer la religion, prèle a s'éteindre dans ces contrées à demi-sauvages.
Mais. Monseigneur, quand le nombre des prêtres diminue, il faut multiplier les gendarmes afin de conserver dan- la société au moins l'apparence de l'ordre. 11 serait temps enfin que les hommes a abstractions et a sophismes se tussent et qu'on écoutai les faits. Le conseil général du département, dan- -a session de 1817, a déclaré qu'il était indispensable de placer une brigade de gendarmerie dans chaque chef-lieu de canton de l'arrondissement de Lannion : or. dans cet arrondissement, plusieurs
Le vicaire général montrait, mieux que par des paroles, qu'il n'avait aucun parti pris contre l'enseignement officiel. Les réformes qu'il demandait pour les établissements de l'Etat, il commença par les introduire lui-même, dans la mesure de son influence, an collège de Saint-Brienc.
Il y avait beaucoup à faire, on le sait. En 1814, ce collège était si mal famé, que le premier préfet de la Restauration, M. de Goyon, ne consentit point à y placer ses fils (1).
Cependant la mission avait fait merveille parmi les écoliers, et les membres de la congrégation établie par M. de la Mennais avaient pris au sérieux leurs devoirs. " Bientôt il y eut, dans cette maison naguère si tristement composée, un noyau d'adolescents pieux comme des séminaristes (2). L'abbé Jean était leur aumônier volontaire. Tous ses rares loisirs, il les leur consacrait. Préparation à la première communion, retraites de la congrégation, confessions mensuelles ou hebdomadaires, tout retombait sur lui. Mais quelle joie lorsqu'il voyait ces âmes de jeunes gens, vaincues par son «zèle de feu », s'acheminer décidément vers la sainteté ! « Ces enfants sont des anges,
paroisses sont vacantes: la plupart îles autres sont mal desservies. Bégard, par exemple, ville de cinq mille âmes, n'a qu'un seul prêtre, vieux, infirme, incapable de remplir ses fonctions. Il avait un vicaire : nous le lui avons ôté pour le mettre à la tète d'une antre paroisse de deux mille quatre cents âmes, abandonnée, depuis plusieurs aimées, aux si iius d'un recteur à moitié fou. Il nous en coûte d'entrer dans ces détails ; nous les abrégeons.
« Que Votre Excellence ne soit dune pas surprise de l'intérêt que nous attachons au sort de nos écoles ecclésiastiques. En les défendant, nous défendons la vie même de la religion, qui ne peut se perpétuer que par elles. S'il fallait, pour empêcher qu'elles ne fussent détruites, renoncer aux secours que le gouvernement nous accorde, vendre les vases de l'autel, en un mot tout sacrifier, nous n'hésiterions pas. (Mémoire inédit. — Archives de l'évêché de Saint-Brieuc.)
1 11 pria M. Vielle de les recevoir dans une annexe du séminaire, et de leur faire donner des leçons de latin par quelques ordinands. Ce fut le noyau d'une sorte d'école ecclésiastique, qui, en 1817, comptait
dix-huit élèves.
-' Le collège comptait 300 élèves, parmi lesquels 40 à 50 étaient congréganistes.