‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 103 sur 270 · LA CONCURRENCE UNIVERSITAIRE · texte numérisé non relu

LA CONCURRENCE UNIVERSITAIRE

I!s s'adressaient assez mal. Le préfet. M. de Belle-IsleT était avec le grand vicaire dans les termes de l'intimité. Il transmit à M. de la Mennais l'injonction municipale, afin de provoquer, de sa part, une réponse dont il pût se prévaloir (1).

La réponse ne se fit pas attendre. L'abbé Jean fait observer d'abord que les enfants recueillis par le petit séminaire auraient été privés de toute éducation si l'établissement ecclésiastique les avait rejetés; puis, en quelques lignes où le bon sens s'aiguise çà et là de fine raillerie, il repousse les étranges propositions des bourgeois de Dinan.

Non content de tenir tète aux hostilités locales, le spirituel grand vicaire poussait l'audace jusqu'à engager le ministre de l'Intérieur à fermer lui-même quelquesuns de ses collèges, sans doute pour s'épargner l'humiliation de les voir tout à fait déserts.

« Maintenant, lui écrivait-il, il y a des collèges partout, et ils ne peuvent se soutenir faute d'élèves, parce que les essais d'études faits dans les villes coûtent trop aux familles pour qu'elles se déterminent à un tel sacrifice, au risque de voir leurs enfants, s'ils ne réussissent

(1) Voici cette réponse : « Nous nous empressons, Monsieur le Préfet, de répondre à l'invitation que vous nous avez faite de réunir notre école ecclésiastique de Dinan au collège de la même ville. Cette proposition suppose qu'il y a encore un collège à Dinan, car on ne peut réunir une école àune autre qu'autant qu'il en existe réellement deux. Or, lecollègede Dinan est mort depuis dix mois, si bien mort qu'il n'y a plus ni maîtres, ni • le es, ni ronds pour le rétablir. Qu'est-ce donc que l'Université pourrait nous offrir pour nous déterminer à changer la nature de notre école ? Des écoliers? Il n'y en a plus, puisque les classes du collège sont fermées. Des régents? Nous n'avons aucune raison de renvoyer les nôtres, qui tous sans exception remplissent gratuitement les fonctions que nous leur avons confiées. D'ailleurs, la ville seule pourrait en donner, et très certainement elle ne consentira pas à ajouter de nouvelles charges à celles qui pèsent déjà sur elle.

« La réunion imaginaire qu'on veut opérer se réduit donc à ceci : L'école ecclésiastique de Dinan ne recevra rien, ni de l'Université ni de la ville, mais on lui accordera un titre en vertu duquel elle sera assujettie au payement du vingtième des frais d'études ; de plus, l'évêque ou ses représentants soumettront à l'approbation de la commission d'instruction publique le choix des maîtres qu'ils jugeront à propos d'employer dans l'école du diocèse. Vous sentez. Monsieur le préfet, qu'un pareil arrangement ne peut nous convenir. » Lettre inédite. — Archives de l'évèché de Saint-Brieuc.

pas, revenir dans la maison paternelle, vides de science, gonflés de présomption, et souvent gangrenés de vices (1). » El il conseillait de laisser rétablir, surtout dans les campagnes, les écoles élémentaires de latin, qui étaient autrefois de véritables pépinières d'élèves, et où les familles essayaient sans frais les forces de leurs enfants.

C'était judicieusement observé, mais l'habile administrateur ne disait pas tout. Il se gardait bien d'avouer au ministre que la fondation des établissements ecclésiastiques, où la tenue morale était irréprochable, où l'on admettait des boursiers, où les dépenses annuelles étaient fort modiques (2), expliquait mieux que toute autre cause la ruine des collèges officiels.

On finit par s'en apercevoir en haut lieu, et l'on crut habile d'opposer une « loi existante » à cette expansion urnante de renseignement clérical en Bretagne.

A Dinan, aussi bien qu'à Tréguier, la plupart des écoliers étaient externes (3).

Or, le ministre se rappela que, d'après l'ordonnance royale du 17 février 1815, les écoles ecclésiastiques ne pouvaient pas recevoir d'externes, et il fit notifier cette disposition au grand vicaire de Saint-Brieuc.

Aucune pensée sectaire n'avait dicté cette ordonnance. M. de la Mcnnais le savait. Il se dit que, s'il parvenait à démontrer la nécessité absolue de l'externat dans les séminaires bretons, sa cause serait gagnée. La démonstration lui était facile, à cause de sa parfaite connaissance des mœurs locales et des ressources financières du pays.

1, Mémoire inédit — Archives de l'évêché de Saint-Brieuc.

■j. Pour 1rs internes payants, la dépense annuelle ne dépassail pas 450 lï. . ou même 300 fr., selon le choix de la pension.

:i Quand la famille habitait la campagne, on les confiait d'ordinaire à de petits commerçants ou à de petits rentiers de la ville, qui, doue un prix modique* leur assuraient le logement et une partie de l'alimentation. L'autre partie était fournie directement par les parents. Les maîtres de <■<■> petites pensions étaient tenus de justifier, par-devant le censeur du séminaire, de la bonne tenue de leurs maisons.

LA LIKEUTK D'ENSEIGNEMENT RECLAMEE 21!

Le 7 août LSIO, il adressa un nouveau mémoire au ministre de l'Intérieur.

(Juelqucs-unes de ces pages contiennent des renseignements curieux sur la condition économique des paysans bretons et les habitudes scolaires d'il y a quatre-vingts ans.

< La vocation ecclésiastique, ne se trouve guère aujourd'hui dit l'abbé Jean, que dans des sujets sans fortune, qui, par conséquent, seraient dans une impossibilité absolue d'étudier dans les villes, si on les empêchait de pourvoir à leur subsistance par tous les moyens d'économie que leur position rend nécessaires. Or, la plus modique pension dans une école quelconque est de cent écus, tandis qu'étant logés dans une chambre particulière, leur dépense est infiniment moindre, parce qu'alors ils vivent de ce que leurs parents leur apportent en nature, et qu'il est beaucoup plus facile à ceux-ci de fournir des denrées que de l'argent (1). »

Les familles consentiront-elles de plus lourds sacrifices, si les externats sont supprimés? Voici ce qu'en pense M, de la Mennais : « Cette charge, quelque légère qu'elle paraisse, est cependant bien difficile à porter pour de pauvres gens qui vivent du travail de leurs mains, qui,

i Ici le rapporteur ne craint pas de présenter le compte détaillé des dépenses d'un écolier externe dans un établissement diocésain. Après avoir évalué séparément les frais de logement et la valeur des denrées fournies en nature, il estime que la dépense totale, pour les dix mois de l'année scolaire, ne dépasse pas cent soixante-dix francs, sans que le paysan ait à débourser en argent plus de quarante-cinq ou cinquante francs.

<)u lira peut-être avec intérêt le compte de la dépense mensuelle d'un externe, dans une des caméries de Tréguier ou de Dinan. Le voici, d'après .M, de la .Mennais :

Le loyer d'une chambre, le lit, les draps et le trempage

coûtent par mois, ci i fr 10 sens 45 livres de pain à •') sous la livre, ci <> fr 15 sous 4 livres de beurre à 10 sous la livre, ci 2 fr 15 livres de viande à 5 sous la livre, ci :J fr 15 sous Total, par mois : 17 francs.

sur le produit de leur petite ferme, ont des impôts considérables à acquitter, et presque toujours une nombreuse famille à nourrir. Que serait-ce donc si on voulait les obliger à une dépense plus forte, et visiblement au-dessus de leurs facultés? »

D'ailleurs, si l'on veut à tout prix contraindre les petits séminaires à ne recevoir que des internes, à quoi se réduira l'instruction des futurs prêtres? Les études seront faibles, parce que l'émulation sera nulle, et l'Eglise devra gémir, à la fois, sur le défaut de ministres et sur l'ignorance de ceux qu'elle aura formés dans des écoles insuffisantes.

Si, pour obvier à cet inconvénient, on prétendait faire revivre la législation de Bonaparte et obliger de nouveau les séminaristes à suivre les leçons des collèges de l'Etat, il faudrait considérer que les familles sont plus que jamais dans l'impuissance de payer les frais de tout genre qu'entraînerait une telle réglementation.

« Enfin, ajoute le grand vicaire, nous dirions, parce que, si nous ne le disions pas, le silence souillerait nos lèvres; nous dirions ce que nous a appris une douloureuse expérience, à savoir que tous ceux qui ont été élevés ailleurs que dans les maisons que nous leur avons spécialement consacrées n'apportent au pied des autels que les tristes débris d'une foi à demi-éteinte et les misérables restes d'une innocence profanée. »

C'étaient là de fortes raisons, mais qui, seules, n'auraient point modifié, sans doute, les vues du pouvoir. Le nœud de la difficulté était ailleurs. Ce qui était en jeu, pour les universitaires bretons, ce n'étaient ni les grands intérêts de la religion, ni ceux de la jeunesse du pays, c'étaient les intérêts mesquins de leur influence personnelle, moins encore, de leur bourse.

M. de la Mcnnais ne l'ignorait pas. Aussi va-l-il droit au fait.

« A des considérations d'un si puissant intérêt, dit-il, qu'opposera-t-on? Des raisons de finance. On reproche aux écoles ecclésiastiques de ruiner les collèges auprès

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