LES FRÈRES A SAINT-BRIEUC
sur-le-champ, et qui m'a été promis par le supérieur général. Quoique nous ne soyons, vous le voyez, qu'à la première charge, la bataille est déjà engagée. Sur les cent soixante-quinze élèves inscrits pour renseignement mutuel, il ne s'en est présenté que la moitié. Les autres sont chez les Frères, ou y entreront bientôt. Le pauvre lancastérien et ses amis enragent, dit-on. Le peuple est dans la joie, et moi, je ne pleure pas.
« Toutefois, je me rappelle tristement ce vieux proverbe : Rira bien qui rira le dernier. Qui sait si nos bons Frères ne seront pas jugés indignes de leur siècle, et renvoyés de ces écoles qu'ils dirigent avec tant de zèle et de succès? Qui sait? Hélas! ce que je sais, c'est qu'il faut faire le bien, sans rien prévoir (1). »
Non content de payer les dépenses de noviciat de ses Frères, M. de la Mennais leur donna dix mille francs pour frais de première installation. Quand, à quelques années de là, il eut créé lui-même un institut religieux consacré à l'éducation des enfants pauvres, il ne voulut jamais remplacer à Saint-Brieuc les Frères des Ecoles chrétiennes par des Frères de sa propre congrégation.
— « C'est moi qui les ai appelés ici, disait-il, et j'entends les y maintenir. La besogne ne manque pas ailleurs pour mes religieux. Ils n'enseigneront jamais à Saint- Brieuc, à moins que les Frères de M. de la Salle ne se retirent d'eux-mêmes (2). »
On a beau soutenir une cause juste, c'est toujours chose difficile de lutter contre une cabale qui a pour elle l'appui
(1 Cité par Ropartz. p. 225.
■i l'cndant les premières années, lf- Frères de la Doctrine chrétienne ne surfirent pas à instruire tous les enfants pauvres de Saint-Brieuc. M. de la Mennais en confia alors une partie à quelques jeunes paysans, formés par lui, qui devaient devenir les premiers « Petits Frères ». Cette école, qui compta jusqu'à 200 élèves, subsista quelque temps à côté de celle des Frères de M. de la Salle. Plus tard, elle disparut, et, par délicatesse, l'abbé Jean refusa de la rétablir.
du gouvernement et l'incroyable badauderie des. niasses.
La municipalité de Saint- Brieuc, d'abord favorable aux Frères, en vint à trouver que l'école mutuelle avait aussi du bon. Les petits lancastériens qui évoluaient militairement dans les carrefours, à peu près comme leurs modernes successeurs des bataillons scolaires, amusaient les bourgeois; on faisait croire aux pères de famille que leurs enfants, une fois sortis de cette école, verraient s'ouvrir devant eux toutes les portes et seraient pourvus de postes de choix. Bref, lorsqu'à la fin de l'année scolaire, le directeur de l'école mutuelle voulut compter ses adhérents, il trouva réunis autour de lui, pour la distribution des prix, presque tous les notables de Saint- Brieuc. On servit, en guise de discours, un éloge bien senti des nouvelles méthodes d'enseignement, et les applaudissements de l'assistance prouvèrent que l'école neutre gagnait du terrain.
L'œuvre du grand vicaire était menacée, s'il ne parvenait pas à retourner l'opinion. Il s'enferma chez lui, et, quelques jours seulement après le discours de l'instituteur, une vigoureuse brochure était répandue à profusion dans la ville et le diocèse. Elle portait pour titre : l)r V Enseignement mutuel, par J. -M. Robert de laMennais, vicaire gênerai du diocèse de Saint-Hrieuc (1).
L'abbé Jean y raconte les origines des écoles lancastériennes. Il en démasque le caractère nettement antireligieux, dissimulé sous l'artifice de simplifications illusoires. Puis, sachant que le gros public a été séduit par l'idée d'une instruction rapide et à bon marché, il insiste sur la tromperie d'une méthode absolument matérielle, qui n'exerce point l'esprit des enfants, laisse leur âme vide d'idées morales, et n'est propre qu'à faire des automates.
Peut-être ces pages, fruit d'un travail hâtif, ne sontelles pas exemptes de l'enflure qui, alors, déparait souvent le style ecclésiastique; mais on y reconnaît, au moins dans les bons endroits, la vigueur de logique, la verve
,1 Cette brochure parut chez Prud'homme, à Saint-Brieuc, en 1819.