‹ Jean-Marie de la Mennais, 1780-1860 (volume 3)Chapitre 115 sur 270 · LA BROCHURE SUR L'ENSEIGNEMENT MUTUEL · texte numérisé non relu

LA BROCHURE SUR L'ENSEIGNEMENT MUTUEL

malicieuse, et surtout l'accent de conviction qui distinguent d'ordinaire les écrits de l'abbé Jean.

En tout cas, ce travail venait à son heure, et il eut un grand retentissement. La presse parisienne en donna de larges extraits. L'Ami de la religion concluait en ces termes un élogieux article : « Cette brochure est, dans sa brièveté, un excellent résumé des principales difficultés qu'on oppose à l'enseignement mutuel, et on y reconnaît à la fois le zèle d'un digne ministre de la religion, le coup d'oeil d'un observateur judicieux et le talent d'un écrivain distingué. »

A Saint-Brieuc surtout, ce hardi manifeste fit grand bruit. On lut, on commenta l'opuscule de M. de la Mennais ; les fortes tètes qui s'étaient laissé éblouir par l'éloquence du docteur lancastérien rougirent presque de leur naïveté.

Ceci ne faisait pas l'affaire des patrons décidés de l'école mutuelle. Comment réprimer l'audace de ce fâcheux qui se jetait ainsi au travers de l'entreprise? On se réunit, on discuta, et finalement on résolut de riposter à l'attaque du grand vicaire. La tâche de défendre l'enseignement mutuel fut dévolue à un avocat nommé Bienvenue (1).

Il faut avouer qu'on aurait pu choisir plus mal. La brochure de Bienvenue est incontestablement l'œuvre d'un habile homme. D'un bout à l'autre de son mémoire, il affecte une modération qui contraste avec le ton un peu virulent de son adversaire. Il manie assez bien l'ironie, et son persiflage est d'autant plus mordant, qu'il conserve d'ordinaire les formes de la politesse. Il sait que, trompés par d'hypocrites apparences, certains ecclésiastiques ont fait aux nouveaux instituteurs un accueil bénévole, et il oppose ces «dignes ministres de L'Evangile » à leur intraitable confrère. C'est l'éternelle tactique des mécréants qui, sous prétexte de charité, s'efforcent d'imposer silence aux catholiques, dès qu'ils les voient disposés à se défendre.

1 La brochure est intitulée : Réponse à l'écrit de M. Robert de la Mennais, vicaire général de Saint-Brieuc, sue l'enseignement mutuel. — SSamt-Brieuc, chez Le Monnier, libraire, 1819.

Piqué au vif par cette réplique, l'abbé Jean prit sa meilleure plume et se mit en devoir de réfuter, point par point, les allégations de M. Bienvenue. Ce travail, dont nous n'avons retrouvé que quelques ligues, ne fut pas publié. Les nombreuses polémiques suscitées par la première brochure ne permirent pas à M. de la Mennais d'y mettre la dernière main.

Ce n'est pas seulement à Saint-Brieuc que l'opuscule du grand vicaire avait fait scandale. A Paris, le principal organe de la Société d'encouragement pour renseignement mutuel, le Journal d'éducation, relevait avec déti les exagérations supposées du «pamphlet ». Un journal intitulé Le Courrier reprochait amèrement au vicaire général de s'opposer de tout son pouvoir à l'introduction de l'enseignement mutuel dans les écoles du département.

Use faisait une loi de répondre à ces attaques. D'autre part, un grand nombre de prêtres le consultaient sur ce qu'il fallait penser des nouvelles écoles, et il s'empressait d'éclairer leur conscience (1).

Pour se faire une idée de l'émotion produite par la propagande en faveur de l'enseignement mutuel et par la campagne de résistance, il suffit de se rappeler ce qui se passa en France en 1882. Même pression gouvernementale, et. du coté des catholiques, mêmes sacrifices héroïques à la conscience; de part et d'autre, même ardeur dans la lutte; on pourrait presque dire mêmes articles de journaux, tant les deux situations se ressemblent.

Quand on sait combattre avec ensemble, il est rare qu'on n'obtienne pas une victoire, au moins partielle.

(1) On peul lin' à «'i' sujet la lettre qu'il adressa, le 10 juin 1817, au curé de Saint-Servan, qui lui avait demandé son avis sur une école mutuelle récemment installée dans sa paroisse. Cette lettre résume assez bien les critiques que L'abbé Jean adressait au nouvel enseignement. — Voir E. Herpm, "p. cil. p. 96.

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Fortes do l'appui du gouvernement et des secours du budget, les écoles mutuelles se multiplièrent rapidement, mais disparurent plus rapidement encore, obligées de fermer leurs portes devant l'obstiné bon sens des familles, qui avaient jugé l'arbre à ses fruits. On citait un département, celui de l'Oise, dont le préfet avait eu la gloire d'établir cent cinquante écoles, avec ou sans le consentement des communes. Quelques années seulement après, il en restait à peine trois dans ce département, qu'on s'était trop tôt flatté de soustraire à l'obscurantisme. La vogue ne devait revenir à l'enseignement mutuel qu'après

Cependant les écoles des Frères, réduites aux seules ressources de la charité privée, gagnaient chaquejour en nombre et en qualité. En trois ans, elles avaient passé du chiffre de soixante à celui de cent quarante-deux, pour la France. Vingt cinq mille enfants y étaient réunis en 18 J 8, et la seule ville de Paris comptait, à cette époque, vingt écoles chrétiennes dirigées par quaranteneuf Frères, et contenant ensemble trois mille trois cent trente-sept élèves.

Tant que le gouvernement voulut bien se conformer à l'ordonnance du 29 février 1816, qui modifiait dans un sens libéral le programme de Carnot, le nombre de leurs écoles alla toujours croissant, et le supérieur général ne put satisfaire aux demandes que lui adressaient de toutes parts les municipalités, les associations charitables, Les bureaux de bienfaisance et le clergé paroissial. Au commencement de 1818, cent trente-deux villes réclamaient des Frères pour leurs écoles, sans pouvoir en obtenir.

Est-ce la vue de ces succès, entièrement dus au libre vœu des populations, qui porta ombrage aux autorités universitaires, et lit susciter aux pauvres Ignorantins de nouvelles tracasseries? Il est certain, en tout cas, que, par un odieux artifice, on essaya de les placer entre leur conscience de religieux et le paisible exercice de leur profession.

Ils avaient refusé d'adopter les méthodes lancastériennes. Une expérience de cent cinquante ans paraissait devoir être une garantie suffisante en faveur des programmes imposés par leur fondateur. On ne voulut rien entendre, et l'on prétendit subordonner leur droit d'enseigner à l'obtention individuelle de brevets de capacité. Or, les brevets ne devaient être délivrés qu'à la suite d'examens subis sur des matières choisies par les patrons de l'enseignement mutuel.

De pareilles machinations indignèrent l'âme loyale de l'abbé Jean. Son frère Féli vivait à Paris, dans l'éclat d'une renommée sans cesse grandissante. Il lui dénonça cette guerre malhonnête, et lui demanda d'élever la voix en faveur des opprimés. Féli détestait la tyrannie sous toutes ses formes. Il écrivit un bel article sur les attaques dirigées contre les Frères des Ecoles chrétiennes (1). Mais si l'opinion est reine du monde, la presse n'était pas encore reine de l'opinion. On lut l'article de l'écrivain en vogue, on l'admira ... et les vexations continuèrent. 11 fallut l'intervention personnelle du roi pour mettre fin à la querelle des brevets.

La campagne était finie (2). C'était la première du siècle un laveur de l'enseignement primaire catholique. On avouera que le vicaire général de Saint-Brieuc y avait fait œuvre de bon soldat.

1 Mélanges religieux cl philosophiques, Edition Cailleux, p. 347L

■1 II va sans dire que si les Frères purent exercer dès lors, avec une liberté relative, le droit d'enseigner, l'école mutuelle n'en continua pas moins, partoul où la, chose fut possible, à leur faire concurrence. Celte institution ne s'améliora guère, si l'on en croit Louis Veuille!, qui y fut placé vers 1823: "Je lus donc jeté, dit-il, dans cette infâme école mutuelle, et il fallait tous les mois deux journées de travail de mon pauvre père je n'y pense que la sueur au Iront: mon père en est mort à la peine! il fallait deux journées de travail sacré pour payer les leçons de corruption que je recevais de mes camarades et d'un maître qui était ivre les trois quarts du temps. » — Rome et Loretle, introduction.

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