DEFENSE DES PERSECUTES
Il faut le dire, d'ailleurs, cette intervention du ministre en faveur des prêtres coupables était rare. Ce qui était beaucoup plus fréquent, c'était de voir les agents de M. Laine ou de M. Decazes accueillir des dénonciations injustifiées et requérir des peines disciplinaires contre des prêtres dignes de toute estime.
Pendant les premiers mois de la vacance du siège, on recevait, par semaine, à l'évèché, dix ou douze accusations calomnieuses venant du ministère ou de la préfecture.
Tantôt, c'est un ecclésiastique de Lamballe, ancien confesseur de la foi, âgé de soixante-et-onze ans, qui est poursuivi pour avoir proclamé en chaire l'invalidité des mariages faits par les « intrus » à l'époque où l'on pouvait encore recourir aux légitimes pasteurs; tantôt ce sont deux prêtres, MM. Rioche et Perrot, qu'on accuse d'avoir, en confession, conseillé à un enfant de désobéir à ses parents; tantôt, chose plus grave, ce sont les vicaires généraux en personne qu'on malmène pour avoir, à Saint-Brieuc même, refusé la sépulture ecclésiastique à un suicidé.
Cette dernière affaire fit du bruit. Des lettres aigresdouces furent échangées entre le ministre Laîné et M. de la Mennais. Le raisonnement qu'on opposait au grand vicaire n'avait rien de bien neuf : « Le suicide n'est-il pas toujours un accident funeste? Ne peut-on pas l'attribuer à un moment de délire, lors même qu'il n'y a pas de maladie caractérisée? Les ministres d'un Dieu de miséricorde doivent ignorer les causes de la mort, qu'ils ne sont pas chargés de constater (1). »
En présence d'arguments de cette force, l'abbé Jean se garda bien de poursuivre la discussion, mais plus encore de céder au désir du ministre.
Quelques semaines après, il écrivait à M. Qucrret :
1 Cf Ropartz, p. 2i0.
« Un ancien officier de la marine s'est tué d'un coup de pistolet, samedi dernier, à Pordic. L'année dernière, on donna une mission dans cette paroisse; trois individus tinrent ferme et ne se confessèrent pas. Celui-ci était du nombre. J'ai défendu, par écrit, de l'inhumer avec les cérémonies d'usage. » C'était sa réponse aux remontrances du pouvoir.
Cependant sa résistance aux ordres de M. Laine lui avait un peu nui dans les sphères officielles. Son frère Féli prit sa défense en écrivant dans le Conservateur un bel article sur « la prétention de l'autorité civile de forcer le clergé à concourir à l'inhumation. » Le grand vicaire avait pour lui le bon droit; l'opinion finit par lui donner raison. Mais pour une difficulté écartée, dix autres surgissaient, qu'il fallait aplanir au plus tôt.
En 1818, deux ecclésiastiques ont été dénoncés au procureur du roi à Saint-Brieuc, pour avoir refusé la bénédiction nuptiale à quelques villageois trop ignorants. Appelé à défendre ses prêtres, l'abbé Jean présente au magistrat le récit exact des faits, et profite de l'occasion pour lui faire à lui-même un petit cours de catéchisme (1).
En 1819, un curé a privé de la sépulture ecclésiastique un de ses paroissiens décédé après refus formel des sacrements. D'où dénonciation immédiate au ministre de l'Intérieur; plaintes adressées de Paris au grand-
(i) « Les saints Canons, lui dit-il, exigent de la manière la plus positive que les futurs conjoints, avant de rerevoir la bénédiction nuptiale, connaissent distinctement les principales vérités de la religion, et le rituel romain, le seul dont il soit permis de se servir dans le diocèse, ordonne aux pasteurs de s'assurer que les personnes qui ont dessein de contracter mariage soient instruites des éléments de la foi, qu'elles doivent plus tard enseigner à leurs enfants . . . La même recommandation a été faite plusieurs fois par .M. Caffarelli à MM. les recteurs, parce que. dans un grand nombre de paroisses, et particulièrement dans celles du Vieux- Bourg-Quintin et de Bocquého, les peuples, longtemps privés de toute instruction religieuse, sont tombés dans une ignorance si déplorable, que souvent l'on trouve des gens parvenus à un âge avancé qui ne savent ni le symbole, ni les commandements de Dieu et de l'Eglise, ni les prières les plus simples et les plus communes. Nous ne serions donc pas surpris (pie les recteurs du Vieux-Bourg-Quintin et de Bocquého eussent refusé la bénédiction nuptiale à quelques-uns de leurs paroissiens, qui eux-mêmes refusaient d'apprendre les principaux mystères et ce qu'il est absolument nécessaire a apprendre pour être sauvé. » — .Mémoire inédit. — Archives de l'évêché de Saint-Brieuc.