ENERGIE DANS LE GOUVERNEMENT
Ce qui touche à l'honneur, au bon renom du sacerdoce, est cher à M. de la Mennais plus que tout au monde.
Dans un certain nombre de presbytères, les recteurs ont pris l'habitude de jouer aux cartes fort avant dans la nuit. Une circulaire des vicaires généraux a interdit de s'attarder à cette distraction après dix heures du soir. Mais cette défense n'est pas observée. L'abbé Jean sait qu'en particulier tel recteur des environs de Saint-Brieuc réunit souvent ses confrères et prolonge au-delà de l'heure iixée son divertissement favori.
Un soir, il monte à cheval, arrive, vers onze heures, au presbytère, et pénètre à l'improviste, dans la salle à manger. Pris sur le fait, les joueurs se lèvent confus.
« C'est là, Messieurs, le cas que vous faites des circulaires de l'évêché? C'est bien. Je vous laisse à votre conscience. » Et il disparait. Cette simple apparition fit plus que de sévères reproches. Le lendemain, les cartes étaient jetées au feu (1).
Le pays de langue bretonne manquait de prêtres, et ceux qui étaient nés dans l'autre partie du diocèse consentaient difficilement à émigrer. Dès 1815, M. de la Mennais jugeait sévèrement ce qu'il appelait un manque de zèle : « L'esprit de zèle et de dévouement, écrivait-il à l'abbé Brute, s'est affaibli parmi nous à un point prodigieux. Chacun veut rester chez soi, dans sa paroisse, dans sa famille, et dormir dans son berceau. Il faut, en quelque sorte, saisir les prêtres d'une main ferme au moment où ils partent du séminaire, pour les transplanter; et encore, quand ils ont pris racine dans le sol où on les a placés, a-t-on infiniment de peine à les en arracher lorsque les circonstances rendent des changements nécessaires (2). »
Pour peu que le salut des âmes fût en jeu, le vicaire général n'hésitait pas à employer les grands moyens. Il envoya brusquement un certain nombre de jeunes
(1) Ce fait n'est attesté que par une tradition locale.
(2) Lettres inédites, etc. à Mr/r Brute, p. 101.
vicaires, nés aux environs de Dinan et de Saint-Brieuc, dans des paroisses où personne ne parlait français. Obligés par les nécessités de la vie matérielle d'apprendre l'idiome du pays, ils le surent bientôt assez pour remplir toutes les fonctions ecclésiastiques. En 1819, au dire de M. de la Mennais, vingt-huit jeunes «Français » exerçaient le ministère en pays breton avec autant de facilité et de succès que s'ils étaient nés dans cette contrée même (1).
Parfois certains ecclésiastiques justement suspects au grand vicaire invoquaient l'appui des libéraux de leur paroisse, et faisaient présenter au ministre des pétitions en leur faveur. M. de la Mennais se voyait alors dans la dure nécessité de justifier aux yeux du pouvoir civil les mesures de rigueur prises par lui contre quelquesuns de ses confrères. Il n'hésitait jamais, quoi qu'il lui en coûtât, à dévoiler les faiblesses contre lesquelles il avait dû sévir, persuadé que savoir sacrilier un membre gangrené, c'est encore servir l'Eglise (2).
(1) Extrait dîme lettre inédite. — Archives de l'évêché de Saint-Brieuc.
2) Il s'agissait d'un de ces rares mauvais sujets dans la lettre suivante adressée au ministre, le 3 septembre 1817. « Lorsque les supérieurs ecclésiastiques, disait M. de la .Mennais, ont interdit à. un prêtre l'exercice de ses fonctions, leur autorité est épuisée et ne peut aller au-delà, puisqu'aucune loi ne les autorise à employer des moyens de coercition contre celui qui, en abjurant son état, se soustrait entièrement à leur juridiction. Or, le sieur F"* depuis longtemps ne reconnaît plus la nôtre; il s'est affranchi de toute dépendance, comme de toute pudeur, et la police peut seule, sinon mettre un terme à ses désordres, du moins rendre moins dangereux les scandales qui en résultent, en le forçant de s'éloigner d'une paroisse où, par ses discours et par ses exemples, il rend, pour ainsi dire, nuls les efforts et le zèle du curé pour le maintien de l'ordre et des mœurs publiques. Autrefois, on aurait pu informer canoniquement contre le sieur F***, et, après qu'il eût été convaincu par un jugement, les magistrats seraient intervenus pour le condamner à passer un temps plus ou moins long dans une maison de retraite; mais cette législation si sage, qui protégeait tout à la fois la religion et la société, n'existe plus; la loi ne voit dans le prêtre scandaleux qu'un simple individu qui abuse de la liberté qu'elle garantit, tandis que ce prêtre, quoi qu'il lasse, est toujours revêtu, aux yeux du peuple, et réellement, d'un caractère public qui rend ses fautes bien plus graves. Ainsi il serait naturel que les mesures de répression fussent plus sévères dans les cas de ce genre, et lorsqu'on se borne à demander que le sieur F*** soit contraint à changer de domicile, cette mesure n'est certainement pas trop rigoureuse, <t il serait fâcheux que le gouvernement n'eut pas le droit d'appliquer à un si grand mal un remède -i doux. » — Cité par Ropartz, p. 232 et suis.