LES AMIS DE SAINT-BHIEUC
sont-elles pas de mon côté ? Et, en supposant que j'eusse été assez heureux pour faire quelque chose pour vous, n'en suis -je pas cent fois trop payé par les preuves d'amitié que vous m'avez données (1)?»
Quant à M. de Saint-Luc, c'était un homme de bonnes manières et un littérateur aimable plutôt qu'un habile administrateur; mais il était tout dévoué aux intérêts religieux et à la personne du grand vicaire. Lorsqu'on 1822 il dut quitter Saint-Brieuc, M. de la Mennais, alors sans fonctions, lui fit les plus touchants adieux. « Mon frère partit hier en hâte, écrivait alors Féli, pour voir son préfet, qui a dû partir lui-même la nuit dernière. Son déplacement est pour mon frère un véritable malheur, car ils s'entendaient à merveille, et il y avait entre eux autant de confiance que d'attachement. Il est triste, dans sa position, d'être privé d'un pareil appui; mais qu'y faire? Deus providfibit (2). »
M. de la Mennais voyait aussi de temps en temps une femme intelligente et pieuse, M!le Le Loutre, directrice de la poste, et en relations fréquentes avec le monde des fonctionnaires. Elle mit, pendant de longues années, au service du grand vicaire un dévouement et un savoirfaire au-dessus de tout éloge.
Mais, de toutes ces visites, aucune n'apportait autant de joie au cœur de l'abbé Jean que celle de son frère Féli.
L'écrivain paraissait réconcilié avec son sacerdoce ;
1 Lettre inédite. — Archives des Frères
i Voir notre volume : Un Lamennais inconnu, cte., pape 12J3. — Ce n'étaient pas seulement les préfets qui favorisaient à Saint-Brieuc les entreprises de M. de la Mennais : « Notre conseil général de département vient de terminer sa session, écrivait-il un jour à M. Querret. Il nous a bien et très bien traités. Je ne sais si vos messieurs de Rennes auront montré des sentiments aussi généreux envers le clergé. Ce pays-ci n'est pas si mauvais qu'on se plait à le répandre. 11 ne s'agit que de savoir se faire aimer pour obtenir tout ce qu'on veut.» — Extrait d'une lettre inédite, 12 juin lSlii. — Archives des Frères.
en tout cas, après la triste lettre que nous avons rappelée, il ne lui vint plus à la pensée de reprocher à Jean son entrée dans les ordres.
Le premier volume de l'Essai sur V indifférence l'avait rendu subitement illustre. Du jour au lendemain, il était devenu le prêtre le plus en vue de l'Eglise de France. Mais cette célébrité ne diminuait en rien la cordialité de ses rapports avec son frère. Bien plus, il continuait de réclamer en tout sa direction.
S'il prépare une seconde édition de son chef-d'œuvre, il exige que Jean lui adresse ses observations, afin d'en tenir compte pour la rédaction nouvelle (1). Si, fatigué des pertes de temps que lui imposent ses courses à Paris, il se décide à acheter un cabriolet, il faut que son Mentor le choisisse, ou du moins lui donne son avis sur la forme de la voiture et le prix qu'il convient d'y mettre. Il reste en tout, vis-à-vis de son aine, le néophyte, le disciple obéissant d'autrefois.
De son coté, l'abbé Jean jouit de la gloire fraternelle. Lui qui s'est tant effrayé des soubresauts de cette nature altière, il éprouve, à voir Féli défenseur attitré du catholicisme, une allégresse débordante et comme un saint orgueil : « Féli vous a envoyé son Essai, écrit-il à l'abbé Brute : livre excellent, admirable, qui finit toutes nos controverses avec les philosophes, comme les ouvrages de Bossuet avaient fini celles de son temps, ("est un coup de massue donné d'un bras vigoureux sur la tète de nos sages; aussi frémissent-ils de colère et jettent-ils de beaux cris. Quoi qu'il en soit, la première édition est vendue; la seconde le sera bientôt; il semble que cette malheureuse France, qu'on croyait perdue sans retour, soit affamée de religion (2). »
1 Jean lui adressa, en effet, quelques observations qu'il mit à profit. Il lui écrivait, le 1" mars ISIS : « J'ai retranché la maxime qui te déplaît, page î-'!, et la déesse Raison, pape 9.» — A. Blaize, Œuvres inédites, 1. 1.
(2) Lettres inédite*, etc.. ii Mgr Brûlé, p. 142. — L'abbé Jean écrivait dans le même sens à .M. Onerret : « Je vous avais bien dit que, lorsque vous auriez lu Y Essai, les éloges que vous en avez faits vous sembleraient
APPARITIONS A LA CHESJNAIE 289
Aussi avec quels transports il accueille l'apologiste, lorsque celui-ci, fuyant le bruit de la capitale, vient chercher dans la petite maison de Saint-Brieuc la paix de son àme tourmentée!
Parfois, la journée du grand vicaire finie, les deux frères montent à cheval, et, devisant cote à côte, gagnent le bord de la mer. On parle des espérances de l'Eglise, des moyens de relever les études ecclésiastiques et de ramener vers Dieu, par la voie du haut savoir, une société que l'impiété du XVIIIe siècle semble ressaisir.
Il parait que la première idée d'une association de prêtres qui seraient en quelque sorte les « chanoines réguliers de la science » (1) fut échangée entre les deux La Mennais pendant une de ces chevauchées le long des rivages bretons.
L'abbé Féli était affamé de solitude. Saint-Brieuc ne lui offrait pas un calme assez profond. Ce qu'il lui fallait, surtout après un long séjour à Paris, c'était le silence «les bois, la paix du désert. Rien ne remplaçait pour lui la Chesnaie.
Parfois il y entraînait l'abbé Jean. Pendant deux ou trois jours, on revivait les matinées studieuses de 180G; on secouait la poussière des in-folio : on errait le longdès chemins creux, dont chaque détour rappelait, soit une joie enfantine, soit un rêve d'adolescent, soit une discussion féconde. Puis, un matin, Jean entendait retentir à son oreille le terrible mot d'ordre de toute vie humaine : «Marche! marche! » et il regagnait son poste, laissant Féli plongé dans les songes de son cœur.
Décidément, la Chesnaie était trop loin de Saint-Brieuc.
au-dessous de ceux qu'il mérite. Nos philosophes eu enragent. Vraiment, il y a de quoi. Quelqu'un ayant parlé de cet ouvrage au bureau du Journal des Débats, on lui a répondu qu'on ne l'annoncerait point, parce qu'il était trop religieux. Un libéral de haul paragedisail à une dame que c'était un livre très dangereux, propre à séduire, et qu'elle ne devait pas le garder chez elle: vous êtes bien plus coupable, vous qui cherchez a le répandre. » el6 février 1818)
; 1 Cette expression est de .Mgr d'Hulst. Elle a été appliquée par lui aux prêtres de l'Oratoire: mais elle convient au moins autant aux membres de la congrégation de Saint-Pierre, fondée plus tard par les La Mennais.
Un instant, l'abbé Jean crut avoir trouvé dans son voisinage une maison de campagne conforme aux goûts du solitaire : « Mon frère, écrivait alors Féli, me parle d'un projet charmant. A une lieue et demie de Saint- Brieuc, sur le bord de la mer, qui baigne le mur du jardin, existe une petite maison avec une petite chapelle et une petite ferme, entre deux coteaux, dans la situation la plus pittoresque. Il paraît qu'on pourrait acheter ce délicieux ermitage, qui se nomme le Rosaire. Ne serait-ce pas là une douce retraite, près de mon frère, à qui je pourrais me réunir en trois quarts d'heure? J'ai bien peur que ce ne soit qu'un rêve ; mais, tant qu'il durera, je ne le chasserai point (1). »
Le rêve, hélas! ne dura guère. Le propriétaire ne consentit pas à aliéner son domaine. Successivement Féli porta ses vues sur le pittoresque manoir de Saint- Ilan et sur un autre ermitage dont nous n'avons pu retrouver le nom (2). Partout il fut éconduit. En désespoir de cause, il i 1 1 restaurer la Chesnaie.
C'est là que, chaque année, l'abbé Jean ira passer quelques jours, jusqu'à ce que, déserté par l'apôtre devenu apostat, ce beau lieu ne lui rappelle plus que des espérances brisées et des bonheurs évanouis.
Les lettres des amis absents lui apportaient toujours joie et réconfort. De Baltimore, comme autrefois de Rennes, l'abbé Brute l'encourageait au travail et le consolait dans l'épreuve. Parfois, il lui parlait avec enthousiasme de l'Eglise d'Amérique, et le pressait, ainsi que Féli, de se consacrer aux missions du Nouveau-Monde.
Toujours principal du collège de Saint-Malo, M. Querrct l'entretenait fréquemment de la chère maison qu'il avait fondée et des pieux jeunes gens qu'il y avait laissés.
[1) Un Lamennais inconnu, etc., par A. Laveille, p. 100.
■J. • .Mon frère, lisons-nous dans un billet de l'abbé Jean à tin ami. mon frère se propose de rester ici encore quelque temps, et serait bien aise de connaître, s'il était possible, les intentions du propriétaire de T...; il ne paraît pas qu'on puisse espérer de s'arranger pour Saint-Ilan. » ( Saint- Brieuc, '•■'> novembre 1.S20 — Cité par M. de la Yillerabel, Les deux La Mennuis Bulletin de la Société d'émulation des Cûtes-du-Nord, p. 2TÏJ.